CANTIQUE DU COQ DES BOIS
Cantico del Gallo Silvestre^
(Publié en 1827.)
Certains savants et écrivains hébreux affirment qu'entre le firmament et notre globe ou, à ce qu'ils semblent vouloir dire, moitié dans l'un, moitié dans l'autre, vit un coq des bois qui est debout sur la terre et heurte le ciel de la crête et du bec. Ce coq géant, outre diverses particularités que l'on peut voir décrites dans les auteurs en question, est dcué de raison, ou bien, comme le perroquet, il a été dressé par je ne sais qui à proférer des paroles à la manière des hommes. On a trouvé dans un vieux: parchemin un cantique écrit en caractères hébraïques et dans une langue qui tenait des langues chaldéenne, targumique (1) , talmudique, cabalistique et rabbinique ; le titre en était : Cantique matinal du coq des Bois. Après m' être donnébeaucoup de peine et non sans avoir eu à interroger plus d'un rabbin, d'an cabaliste, d'an théologien, d'un jurisconsulte et d'un philosophe hébreu, je sais venu à bout de le comprendre et je l'ai mis en langue vulgaire, ainsi qu'on va voir. Toutefois je n'ai pu encore démêler si le coq chante ce cantique de temps en temps, ou bien tous les matins, ou encore s'il l'a chanté une seule fois, ni qui l'entend chanter ou l'a entendu, ni si cette langue est spéciale au coq ou si le Canîique a été traduit de quelque autre langue. Pour ce qui est de ma traduction, pour la rendre aussi exacte que possible, ce à quoi j'ai
(1) On donne le nom de Targum à des traductions et gloses de la Bible en araméen.
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donné tous les soins que j'ai pu, il m'a paru qu'il fallait user plutôt de la prose que des vers, bien qu'en iait^ce" morceau soit poétique. Son style inégal et parfois enflé ne devra pas m'être impute, car il est conforme à celui de l'original. C'est d'ailleurs un défaut commun aux langues et aux poètes d'Orient.
« Maintenant mortels, réveillez-vous ; le jour reparait, la vertu revient sur terre et les vaines images s'effacent. Levez- vous, reprenez le fardeau de la vie, revenez du monde fictif dans le monde réel.
«Il n'est personne qui, à ce moment, ne rassemble et ne remémore dans sa pensee les idées qui hantent son existence actuelle, qui n'évoque dans sa mémoire ses desseins, ses études, ses occupations, qui ne se figure par avance les plaisirs et les ennuis qui lui sont réservés durant le cours du jour qui commence. Chacun en même temps est plus avide que jamais de découvrir en soi des perspectives joyeuses et de douces pensées. Mais bien peu ont satisfaction; à tous le réveil est un tourment. Le malheureux n'est pas plutôt rcveillé qu'il retombe entre les mains de son infortune. Le sommeil est une bien douce cho e, car il concilie la joie et l'espérance ; il conserve l'une et l'autre entières et sauves jusqu'au jour suivant ; alors elles diminuent ou s'évanouissent.
« Si le sommeil des hommes était perpétuel et ne faisait qu'un avec la vie, si sous l'astre diurne tous les vivants menaient une vie languide et profondément calme et n'accomplissaient aucune action, si l'on n'entendait ni le meuglement des bœufs dans les champs, ni le bruit des fauves dans les forêts, ni le chant des oiseaux dans les airs, ni le bruissement des abeilles et des papillons dans les campagnes, si aucun son, aucun autre mouvement que celui des eaux, du vent et des tempêtes ne se manifestait nulle part, assurément l'uni vers serait inutile, = 180 =
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mais qui sait s'il s'y trouverait une moins grande part de félicité ou plus de misère qu'aujourd'hui? Je te le demande à toi, soleil auteur du jour et gardien de nos veilles : dans la suite des siècles que tu détermines et qui ont apparu et disparu jusqu'ici, as-tu vu un seul mortel heureux? Parmi les œuvres innombrables des mortels que tu as contemplées, penses-tu qu'une seule ait atteint son but et qu'tlle ait pleinement satisfait de façon durable ou même momentanée celui qui l'a produite? As-tu vu la félicité régner jamais, soit maintenant, soit autrefois, dans ce bas-monde? Dans quelle campagne réside-t-elle, dans quel bois, dans quelle montagne, dans quelle vallee, dans quel pays habité ou désert, dans quelle planète parmi toutes celles que tes rayons éclairent et réchauffent ? Peut-être elle se cache à tes regards, ou se réfugie au fond des cavernes, au sein profond de la terre ou de l'océan. Quel être animé y participe, quelle plante ou quel objet que tu vivifies, quelle créature pourvue ou dépourvue de ver lu végétative ou animale ? Toi-même qui, géant infatigable, nuit et jour parcours hâtivement, sans sommeil et sans repos, ta route infinie, es-tu heureux ou malheureux?
«Mortels, réveillez- vous. Vous n'êtes pas encore délivrés de la vie. Un temps viendra où aucune force extérieure, aucun mouvement intérieur, ne vous tirera de la quiéiude du sommeil ; vous vous reposerez dans cette quiétude pour toujours et sans vous en lasser. Pour ie moment, .a mort ne vous est pas accordée ; seulement, de temps en temps et pour peu d'instants, il vous en est concédé un semblant de mort, car la vie rse saurait être subie si elle n'était interrompue fréquemment. L'absence prolongée de*ce sommeil bref et éphémère est un mal mortel et qui cause le sommeil éternel. Telle 181 =
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est la vie que, pour la supporter, il faut la déposer de temps en temps afin de reprendre haleine et se refaire par un avant-goût et par une parcelle pour ainsi dire delà mort.
« Il semblerait que l'existence de toute chose ait pour objet unique et particul er la mort. Comme ce qui n'était pas ne pouvait mourir, les choses qui sont jaillirent du néant. Il n e^t pas douteux que la fin de l'être n'est pas le Lonheur, puisque rien n'est heureux. A la vérité, les créatures vivantes tendent à cet objet dans chacun de leurs actes, mais nulle ne l'atteint ;duranttoute leur vie, elles s'ingénient, peinent et s'emploient dans cette poursuite, mais, an vrai, eiles ne souffrent, elles ne s'épuisent que pour en arriver à satisfaire ce seul désir de la nature qui est la mort.
« De toute façon, le commencement du jour en est généralement ia partie la plus tolérable. Peu de personnes trouvent en s'éveillantdes pensées agréables et joyeuses, mais presque \outesen forment aussitôt et en produisent, car l'esprit humain à ce moment, même sans sujet spécial et déterminé, incline sur toute chose à l'allégresse et se sent porté plus qu'aux; autres heures de la journée à supporter s^s maux. Si l'on était en proie au désespoir au moment de s'endormir, on se laisse volontiers, en s'éveillant, pénétrer par l'espérance, quand bien même rien ne la justifierait. Bien des mitères et des tourments personnels, bien des causes d'apprébension et d'ennui semblent alors sensiblement moindres que le soir précédent. Souvent encore nos angoisses delà veille passent à nos yeux pour dérisoires, et nous en ririons volontiers comme du résultat d'imaginations vaines et de faux jugements. Le soir e^t sem< blable à la décrépitude ; au contraire, le matin en son commencement ressemble à la jeunesse ; il est plein de = 182 —
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confiance et de consolation ; le soir est triste, découragé et porté à ne rien espérer de bon. Mais, de même que la jeunesse de la vie, de même celle que les hommes goûtent à chaque renouvellement du jour est breve et fugitive ; trop tôt ie jour se transforme pour eux en un âge avancé.
« La fleur des ans, quoique ce soit ce que l'existence a de meilleur, est cependant une triste chose ; pauvre bien, d'ailleurs, qui disparaît si vite qu'on a eu à peine le temps d'en goûter le charme, quand on s'aperçoit à des signes trop nombreux que déjà l'on décline ; nos forces s'épuisent avant que nous ayons pu les sentir et les connaître. Pour tout être Joué de Vie, la plus grande partie de l'existence consiste à se flétrir, tellement la nature est occupée et déterminée à assurer la mort de tout ce qu'el'e crée. Ce n'est pas pour une autre raison que la vieillesse l'emporte ti manifestement et de si loin dans la v^e et dans le monde. Il n'est rien par tout l'unive^s qui ne se hâte inlassablement vers la mort, avec une exactitude et une célérité admirables. Seul l'univers en lui-même semble épargné dans cette décadence et cet alanguissemenl général; car, si pendant l'Automne et l'Hiver ii se montre malade et vieilli, néanmoins il rajeunit avec la saison nouvelle. Les mortels, bien que dans la première partie de chaque jour ils retrouvent un peu de jeunesse, n'en vieillisent pas moins quotidiennement et finalement s'éteignent; il en est ainsi de 1 univers, lequel, bien qu'il rajeunisse au commencement de chaque année, cependant vieillit sans cesse. Le temps viendra où cet univers et a nature elle-même disparaîtront. De la même façon que de grands royaumes et des empires dont les agitations et les destiu ées fur eni jadis fameuses, n'ont laissé aucune trace, pas même un nom, pareillement il ne subsistera - 183 =
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pas même un vestige du monde entier, des vicissitudes infinies et des calamités de toute chose créée ; un silence froid et un calme proiond rempliront l'espace immense. Ainsi ce mystère étonnant et effrayant de la vie universelle, avant d'être compris et expliqué, se dissoudra et disparaîtra. »