AU PRINTEMPS OU SUR LES FABLES ANTIQUES
Alla Primavera o delle Favole Antiche.
(Composé en janvier 1822. Publié en 1824.)
Puisque le soleil répare les méfaits du ciel, Puisque le zéphire ravive les airs impurs, Mettant en fuite et dispersant
Leopardi
L'ombre pesante des nuages,
Puisque les oiseaux confient aux vents
Leur poitrine sans défense,
Puisque la lumière du jour communique
Aux animaux émus, dans les bosquets qu'elle pénètre
Et parmi les glaces qu'elle dissout, un nouveau désir
D'amour et une nouvelle espérance,
Peut-être aussi pour les âmes fatiguées
Que la douleur a envahies,
Que les calamités et le noir flambeau
lie la vérité ont consumées avant le temps,
Peut-être que pour elles
Va revenir l'âge heureux. Les rayons de Phébus
Sont-ils pour toujours enténébrés et éteints ?
Printemps odorant, tu inspires et tu séduis
Ce cœur glacé qui apprend à connaître
Dans ses jeunes ans l'amère vieillesse.
Vis-tu, sainte Nature, vis-tu ? Est-ce le son
De ta voix maternelle qui parvient à l'oreille
Désaccoutumée de l'entendre ? Jadis les ruisseaux
Étaient la calme demeure des nymphes
Et les fontaines leur miroir.
Les pieds des immortels ébranlaient
De leurs danses secrètes les sommets dévastés
Et les âpres forêts, aujourd'hui des vents
Solitaire séjour. Le pâtre qui, à l'ombre mouvante
Du soleil de midi, conduit au bord fleuri des rivières
Les troupeaux altérés, entendait
Le chant enjoué des Pans agrestes,
Il vit l'eau trembler et demeura ébahij
Car il ne put apercevoir la dresse au carquois
Qui descendait dans les flejpPfcëdis et lavait
Ses flancs d'albâtre et ses oras vigoureux souillés
De l'immonde poussière de la sanglante chasse.
POÉSIES
Les fleurs, les herbes et les bois ont vécu un jour.
Les airs tièdes, les nuées, l'astre des Titans,
Connurent la race humaine alors que solitaire,
Dans les plaines et par les monts,
O lumière de Cypris, et dans îa nuit déserte,
Le voyageur te suivait avec des yeux attentifs,
Te considérait comme la compagne de son chemin
Et s'imaginait que tu pensais aux mortels !
Si, fuyant les impurs rapprochements dés villes,
Les colères fatales et l'opprobre,
Les autres voyageurs se heurtaient
Au fond des forêts contre les troncs hérissés,
Ils s'imaginaient qu'une flamme vivante
Courait dans leurs veinés vides,
Que les feuilles respiraient et que, invisibles,
Palpitaient, dans une douloureuse étreinte,
Daphnis et la triste Philis
Ou que pleurait le fils inconsolé,
Ce Climène que le soleil plongea dans l'Eridah.
Vous n'étiez pas, ò durs rochers, indifférents
Aux accents désolés dé la douleur humaine,
Quand l'Écho solitaire habitait
Vos effrayantes cavernes, l'Écho
Qui n'était pas alors Une vaine erreur des vents,
Mais le soufflé désolé d'une nymphe
Qu'un pesant amour, qu'un dur Destin
Avaient chassé hors de ses membres délicats.
Dans les grottes, sur les rochers dénudés,
Dans les retraites désolées,
Elle répétait à la voûte éthérée
Nos angoisses qu'elle n'ignorait pas,
Nos plaintes vives et entrecoupées.
Et toi, à ce que dit la renommée,
Tu as éprouvé les humaines destinées, Oiseau mélodieux qui dans les bois chevelus Viens chanter à présent l'année renaissante Et pleurer dans le silence profond des champs, Dans l'air muet et sombre, les antiques détresses, Le mépris scélérat et le jour Qui pâlit de colère et de pitié.
Mais ta race est étrangère à la nôtre.
Ce n'est pas la douleur qui t'inspire
Tes notes variées, et la vallée sombre
Qui t'abrite te chérit moins
Parce que tu n'as pas commis de faute.
Hélas ! puisque les demeures olympiennes
Sont vides et qu'aveugle est le tonnerre
Qui dans les hautes nuées et parmi les cimes
Fait frémir d'une même terreur glacée
Les cœurs innocents et les cœurs coupables,
Puisque la patrie est un sol étranger
Pour les enfants qu'elle nourrit et qu'elle ignore,
Écoute, belle nature, écoute
Les tristes soucis et le sort immérité des mortels
Et rends à mon esprit l'antique étincelle
Si toutefois tu es, si dans le ciel
Ou sur la terre brûlée par le soleil,
Ou dans le sein de l'onde quelque chose s'abrite
Qui ait pour nos infortunes
Non de la pitié certes, mais de la curiosité au moins !
i., .»,■»...,, POÉSIES