‹ [Œuvres];Chapitre 7 sur 22 · DERNIER CHANT DE SAPHO · texte numérisé non relu

DERNIER CHANT DE SAPHO

Ultimo Canto di Saffo.

(Composé en mai 1822. Publié en 1824.)

Tranquille nuit, discret rayon de la lune déclinante, Et toi qui apparais à travers les rameaux

LEOPARDI

De la forêt muette, au-dessus des monts,

Étoile qui annonces le jour,

Vous me fûtes un doux et cher spectacle

Alors que j'ignorais les Erinnyes et là Fatalité.

Il ne sourit déjà plus à ma douleur sans remède.

Ce qui ravive à son défaut la joie

Dont nous avions perdu l'habitude,

C'est d'entendre dans l'éther fluide

Et à travers les champs frémissants

Souffler les vents poudreux

Ou le lourd char de Jupiter ébranler les airs sombres

De son tonnerre au-dessus de nos têtes.

Il nous plaît de courir à travers la nue

Dans les vallées profondes et dans les précipices

Et d'assister à la fuite des troupeaux apeurés,

D'entendre le torrent débordé

Heurter la rive incertaine

Et de voir triompher la colère des flots.

Que ton manteau est beau, 6 ciel divin !

Et que tu es belle, terre humide de rosée !

Hélas ! de toute cette beauté infinie,

Pauvre Sapho, les puissances célestes et le Destin

Ne t'ont accordé rien.

Hôte méprisée et importune,

Amante dédaignée, j'élève en vain

Mon cœur et mes regards suppliants, ô Nature,

Vers tes superbes royaumes,

Vers tes formes gracieuses !

La rive ensoleillée ne veut pas me sourire.

Ni la blancheur matinale de la porte éthérée,

Ni le chant des oiseaux diaprés,

Ni le murmure des hêtres ne sont pour moi.

Le fleuve qui à l'ombre des saules inclinés

Déploie son onde limpide

• ■ ■ ■ • ■ ■ POÉSIES

Retire avec dédain ses flots sinueux,

Quand j'en approche mes pieds glissants

Et heurte dans ma fuite ses rives parfumées.

Quelle faute, quel crime funeste

M'ont marqué avant même que de naître

Et sont cause que le ciel et la fortune

Me montrent un si cruel visage ?

En quoi, dans mon enfance première,

Ai-je péché, alors que la vie

Est ignorante du mal et pourquoi

Le fuseau de la Parque inflexible

M'a-t-il filé une vie privée de jeunesse,

Privée de la ileur de la vie ? O Sapho,

Tes lèvres répandent d'imprudentes paroles !

Un conseil secret met en mouvement

Les événements inévitables. Tout est mystère,

Hormis notre douleur. Race dédaignée,

Nous naissons pour les larmes,

Et la raison en demeure cachée

Dans le sein de la divinité.

O soucis, ô espoirs des vertes années !

Aux illusions, aux douces illusions

Le Père a accordé un empire éternel parmi les humains.

Malgré les viriles entreprises,

Malgré le chant des poètes et la lyre,

La vertu en haillons ne saurait briller.

Nous mourrons. Abandonnant sur la terre

Son manteau indigne de lui,

Notre esprit se réfugiera nu chez Pluton

Et corrigera l'erreur cruelle de l'aveugle

Maître des destinées. Et toi à qui je fus attaché

Par un long et vain amour, par une longue fidélité

LEOPARDI

Et par la fureur d'un désir insatiable,

Vis heureux si jamais un mortel a vécu heureux.

Jupiter ne m'a pas arrosé de la suave liqueur

Du tonneau dont il est prodigue

Depuis que se sont évanoui ; les illusions et les rêves

De mon enfance. Les jours les plus heureux

De notre vie s'envolent d'abord.

Fuis viennent la maladie, la vieillesse

Et l'ombre de la froide mort.

Voici que de tant de récompenses espérées

Et de tant d'erreurs charmantes

Seul le Tartare me reste.

Mon âme généreuse et hardie est la proie

De la divinité infernale, de la nuit affreuse

Et de la silencieuse rive.

Page 1