LIVRE QUATRIEME
1 lui dans le voisinage; mais les personnes ù qui je
adressai ne purent pleinement satisfaire ma curiosité; ce qui I obligea le jour suivant à recommencer mes perquisitions. Je is heureux. Je rencontrai par harsard dans la rue un garçon Je ma connaissance : nous nous arrêtâmes pour nous parler. Il passa dans ce moment un de ses amis, qui nous aborda, et nous ^it qu'il venait d'être chassé de chez don Joseph Pacheco, père • don Luis, pour un quartaut de vin qu'on l'accusait d'avoir bu. ,)e ne perdis pas une si belle occasion de m'informer de tout ce que je souhaitais d'apprendre; et je fis tant par mes questions, que je m'en retournai au logis fort content d'être en état de tenir parole à ma maîtresse. C'était la nuit prochaine que je devais la revoir, à la même heure et de la même manière que la première fois. Je n'eus pas ce soir-là tant d'inquiétude; et, bien loin de souffrir impatiemment les discours de mon vieux patron, je le remis sur ses campagnes. J'attendis minuit avec la plus grande tranquillité du monde; et ce ne fut qu'après l'avoir entendu sonner à plusieurs horloges que je descendis dans le jardin, sans me pommader et me parfumer : je me corrigeai encore de cela. Je trouvai au rendez-vous la très fidèle duègne, qui me reprocha lalicieusement que j'avais bien rabattu de ma diligence. Je ne, li répondis poinl, et je me laissai conduire à l'appartement 'Aurore, qui me demanda, dès que je parus, si je m'étais bien informé de don Luis, et si j'avais appris bien des choses. Oui, madame, lui dis-je, et j'ai de quoi satisfaire votre curiosité. Je vous dirai premièrement qu'il est sur le point de partir pour s'en retourner à Salamanque achever ses études. C'est, à ce qu'on 'l'a dit, un jeune cavalier rempli d'honneur et de probité. Po\ir '1 courage, il n'en saurait manquer, puisqu'il est gentilhomme t. Castillan. De plus, il a beaucoup d'esprit et les manières fort !-rréables; mais ce qui peut-être ne sera guère de votre goût, et " que je ne puis pourtant me dispenser de vous dire, c'est qu'il if'nt un peu trop de la nature des jeunes se^neurs; il est diablement libertin. Savez-vous qu'à son âge il a déjà eu à bail deux •raédiennes? Que m'apprenez-vous? reprit Aurore. Quelles itœurs! Mais êtes-vous bien assuré, Gil Blas, qu'il mène une vie i licencieuse? Oh! je n'en doute pas, madame, lui repartis-je. ' n valet qu'on a chassé de chez lui ce matin me l'a dit; et les dets sont fort sincères quand ils s'entretiennent des défauts de •urs maîtres. D'ailleurs il fréquente don Alexo Segiar, don \alonio Centellés et don Fernand de Garnboa : cela seul prouve !''monstrativeraent son libertinage. C'est assez, Gil Blas, dit alors ma maîtresse en soui)irant; je vais, sur votre rapport, combattre mon indigne amour. Quoiqu'il ait déjà de profondes racines dans
mon cœur, je ne désespère pas de l'en arracher. Allez, poursuivit-elle en me mettant entre les mains une petite bourse qui n'était pas vide, voilà ce que je vous donne pour vos peines, (îardez-vous bien de révéler mon secret; songez que je l'ai confié à votre silence.
J'assurai ma maîtresse que j'étais l'Harpocrate ^ des valets confidents, et qu'elle pouvait demeurer tranquille là-dessus. Après cette assurance, je me retirai, fort impatient de savoir ce qu'il y avait dans la bourse. J'y trouvai vingt pistoles. Aussitôt je pensai qu'Aurore m'en aurait sans doute donné davantage si je lui eusse annoncé une nouvelle agréable, puisqu'elle en payait si bien une chagrinante. Je me repentis de n'avoir pas imité les gens de justice, qui fardent quelquefois la vérité dans leurs procès-verbaux. J'étais fâché d'avoir détruit, dans sa naissance, une galanterie qui m'eût été très utile dans la suite, si je ne me fusse pas sottement piqué d'être sincère. J'avais pourtant la consolation de me voir dédommagé de la dépense que j'avais faite si mal à propos en pommades et en parfums.
111. — Du grand changement qui arriva chez don Vincent, et de l'étrange résolution que rameur fit prendre à la belle Aurore,
Il arriva peu de temps après cette aventure que le seigneur don Vincent tomba malade. Quand il n'aurait pas été dans un âge fort avancé, les symptômes de sa maladie parurent si violents, qu'on eût craint un événement funeste. Dès le commencement du mal, on fit venir les deux plus fameux médecins de Madrid. L'un s'appelait le docteur Andros ^ et l'autre le docteur Oquetos 3. Us examinèrent attentivement le malade, et convinrent tous deux, après une exacte observation, que les humeurs étaient en fougue; mais ils ne s'accordèrent qu'en cela l'un et l'autre. L'un voulait qu'on purgeât le malade dès ce jour-là, et l'autre était d'avis qu'on différât la purgation. Il faut, dit Andros, se hâter de purger les humeurs, quoique crues, pendant qu'elles sont dans une agitation violente de flux et de reflux, de peur qu'elles ne se fixent sur quelque partie noble. Oquetos soutint au contraire qu'il fallait attendre que les humeurs fussent cuites, avant que d'employer
1. C'était chez les anciens le dieu du silence. (Note de Lesage.)
2. Andros, Nicolas Andry, doyen de la Faculté de médecine de Paris, qui a composé de nombreux ouvrages sur la médecine, la saignée, etc.
3. OquetoSf Philippe Hecquet, autre doyen de la même Faculté.