LIVRE QUATRIÈME
! • puiijaiii. Aiaiï^ vuire méthode, reprit le premier, est directeuent opposée à celle du prince de la médecine. Hippocrate avertit lie purger dans la plus ardente fièvre dès les premiers jours, et dit eu termes formels qu'il faut être prompt à purger quand les humeurs sont en orgasme, c'est-à dire en fougue. Oh! c'est ce qui vous trompe, repartit Oquetos. Hippocrate, par le mot d'orgasme. n'entend pas la fougue ; il entend plutôt la coction des humeurs '.
Là-dessus nos docteurs s'échauffent. L'un rapporte le texte grec et cite tous les auteurs qui l'ont expliqué comme lui ; l'autre, s'en fiant à une traduction latine, le prend sur un ton encore plus haut. Qui des deux croire? Don Vincent n'était pas homme à décider la question. Cependant, se voyant obligé d'opter, il donna sa confiance à celui des deux qui avait le plus expédié de malades ; je veux dire au plus vieux. Aussitôt Andros, qui était le plus jeune, se retira, non sans lancer à son ancien quelques traits railleurs sur l'orgasme. Voilà donc Oquetos triomphant. Comme il était dans les principes du docteur Sangrado, il commença par faire saigner abondamment le malade, attendant, pour le purger, que les humeurs fussent cuites; mais la mort, qui craignait sans doute qu'une purgation si sagement différée ne lui enlevât sa proie, prévint la coction et emporta mon maître. Telle fut la fin du seigneur don Vincent» qui perdit la vie parce que son médecin ne savait pas le grec.
Aurore, après avoir fait à son père des funérailles dignes d'un homme de sa naissance, entra dans l'administration de son bien. Devenue maîtresse de ses volontés, elle congédia quelques domestiques, en leur donnant des récompenses proportionnées à leurs ervices, et se retira bientôt à un château qu'elle avait sur les Ijords du Tage, entre Sacedon et Buendia. Je fus du nombre de ceux qu'elle retint et qui la suivirent à la campagne; j'eus même le bonheur de lui devenir nécessaire. Malgré leTapport lidèle que ,e lui avais fait de don Luis, elle aimait encore ce cavalier; ou i'iutôt, n'ayant pu vaincre son amour, elle s'y était entièrement abandonnée. Elle n'avait plus besoin de pendre des précautions l>our me parler en particulier. Gil Blas, me dit-elle en soupirant, |i* ne puis oublier don Luis; quelque effort que je fasse pour le bannir de ma pensée, il s'y présente sans cesse, non tel que tu me Tas peint, plongé dans toutes sortes de désordres, mais tel que je voudrais qu'il fût, tendre, amoureux, constant. Elle > attendrit ien disant ces paroles, et ne put s'empêcher de répandre quelques larmes. Peu s'en fallut que je ne pleurasse
1 1! y eut une très vive controverse entre Heequcl et Andry, à propos du mot orgasme .
aussi, tant je fus touché de ses pleurs. Je ne pouvais mieux lui faire ma cour que de paraître si sensible à ses peines. Mon ami, continua-t-elle après avoir essuyé ses beaux yeux, je vois que tu es d'un très bon naturel, et je suis si satisfaite de ton zèle que je te promets de le bien récompenser. Ton secours, mon cher Gil Blas, m'est plus nécessaire que jamais. Il faut que je te découvre un dessein qui m'occupe ; tu vas le trouver fort bizarre. Apprends que je veux partir au plus tôt pour Salamanque. Là je prétends me déguiser en cavalier, et, sous le nom de don Félix, faire connaissance avec Pacheco ; je tâcherai de gagner sa confiance et son amitié ; je lui parlerai souvent d'Aurore de Guzman, dont je passerai pour cousin. Il souhaitera peut-être de la voir, et c'est où je l'attends. Nous aurons deux logements à Salamanque : dans l'un je serai don Félix; dans l'autre Aurore; et, m'oCfrant aux yeux de don Luis, tantôt travestie en homme, tantôt sous mes habits naturels, je me flatte que je pourrai peu à peu l'amener à la fin que je me propose. Je demeure d'accord, ajouta-t-elle, que mon projet est extravagant; mais ma passion m'entraîne, et l'innocence de mes intentions achève de m'étourdir sur la démarche que je veux hasarder.
J'étais fort du sentiment d'Aurore sur la nature de son dessein. Il me paraissait insensé. Cependant, quelque déraisonnable que je le trouvasse, je me gardai bien de faire le pédagogue. Au contraire je commençai à dorer la pilule, et j'entrepris de prouver que ce projet fou n'était qu'un jeu d'esprit agréable et sans conséquence. Je ne me souviens plus de ce que je lui dis pour lui prouver cela; mais elle se rendit à mes raisons, les amants étant bien aise qu'on flatte leurs plus folles imaginations. Nous ne regardâmes donc plus cette entreprise téméraire que comme une comédie dont il ne fallait songer qu'à bien concerter la représentation. Nous choisîmes nos acteurs dans le domestique, puis nous distribuâmes les rôles; ce qui se passa sans clameurs et sans querelles, parce que nous n'étions pas des comédiens de profession. Il fut résolu que la dame Ortiz ferait la tante d'Aurore, sous le nom de dona Ximena de Guzman ; qu'on lui donnerait un valet et une suivante; et qu'Aurore, travestie en cavalier, m'aurait pour valet de chambre , avec une de ses femmes, déguisée en page, pour la servir en particulier. Les personnages ainsi réglés, nous retournâmes à Madrid, où nous apprîmes que don Luis était encore, mais qu'il ne tarderait guère à partir pour Salamanque. Nous fîmes faire en diligence les habits dont nous avions besoin. Lorsqu'ils furent achevés, ma maîtresse les fit emballer promptement, attendu que nous ne devions les mettre qu'en temps et lieu. Puis, laissant le soin de sa maison à son