NOTICE SUR ALAIN-RENÉ LESAGE ET SES OEUVRES X[X
deux reproches principaux lui sont notamment adressés. On ne s'en prend pas au style, qui est d'une clarté, d'une limpidité, d'une correction et d'une simplicité irréprochables. On critique le personnage, en prétendant que Lesage l'a créé trop différent de lui-même, sans unité, et sans individualité bien caractérisée. On lui reproche également les aventures picaresques et romanesques qui interrompent le cours du roman, et le font parfois manquer d'homogénéité.
La première de ces critiques n'est pas justifiée.
Le Gil Blas est formé de trois parties, qui furent publiées à des époques éloignées les unes des autres. Dans les six premiers livres publiés en 171 5 le ton picaresque domine; c'est que l'auteur, comme son héros, est dans la première moitié de sa vie. C'est l'époque de la belle humeur. Dans la seconde partie, parue neuf ans plus tard, en 1724, le ton change. Si Gil Blas y fait toujours preuve de gaieté, ses mouvements sont plus calmes et ses réflexions plus graves. L'auteur a pris des années et son expérience a augmenté. Aussi son héros se ressent de cette maturité d'esprit. Dans la troisième partie, publiée seulement en 1735, l'auteur a vieilli. Mais l'œuvre est imprégnée d'une bonhomie qui se traduit parle tableau du bonheur domestique dont jouit Gil Blas. Il y résume l'ouvrage tout entier, en ramenant le lecteur au ton picaresque, avec l'histoire de Scipion ; en l'introduisant de nouveau à la Cour, en même temps que son héros; enfin, les épisodes de sa vie champêtre calme et reposante, sont bien dans le ton qui domine cette troisième et dernière partie de l'ouvrage. C'est un livre vécu au jour le jour, pendant plus de vingt ans.
Lesage s'y est donc étudié à donner de la cohésion à son œuvre, et l'individualité du héros y paraît si bien ménagée qu'on ne s'explique guère le reproche adressé au personnage de Gil Blas.
Venons maintenant au défaut d'homogénéité qu'on reproche à ce roman.
On accuse Lesage d'avoir, par l'introduaion, trop souvent répétée, d'histoires picaresques ou romanesques, sinon laissé languir du moins interrompu l'action. Ne serait-ce pas une suprême habileté de l'écrivain? Notre auteur écrivait au moment où l'esprit français oscillait entre le romanesque pur et le réalisme. Ne donnait-il pas satisfaction à ces deux tendances, en alternant ces aventures d'un caractère si différent ? S'il en est ainsi, et tout démontre que c'est la vérité, loin de lui en faire un reproche il faut constater sa grande habileté.
Gil Blas est l'école du monde, selon l'expression de Laharpe. « Avec lui, à travers tous les mondes, sous toutes les livrées, par l'escalier de service ou par l'antichambre plus ou moins olTicielle, nous entrerow