XX NOTICE SUR ALAIN-RENE LES AGE ET SES ŒUVRES
partout et serons de plain-pied avec tous. Nous passerons des cavernes de voleurs aux prisons d'État et aux autodafés de l'Inquisition; des intérieurs cossus et graves des bourgeois ou des solennelles demeures des grands seigneurs, aux hôtels garnis, aux cabarets à la mode et aux réduits galants, à doubles portes et à doubles visages ; des foyers et des loges du tripot comique aux cabinets des archevêques et des ministres; des coulisses du théâtre à celles de la politique; des bureaux d'esprit et des cafés littéraires aux sous-sols et aux galetas des grands hôtels où les valets font ripaille et où riment les poètes à gages, en attendant que nous les retrouvions à l'hôpital. Et voici toutes les gueuseries des rues et des grands chemins, et les goinfreries égoïstes des gros prébendiers et rentiers, et les réceptions des bons marchands, avec leurs artistes au rabais, et la haute vie des coquettes prises à bail par des financiers, et celle des aigrefins qu'enrichit le brelan, et celle des grands seigneurs que ruine leur intendant. En la compagnie de Gil Blas picaro ou du seigneur de Santillane, nous aurons les confidences de toutes les espèces, depuis les gibiers de potence jusqu'aux grands dignitaires : nous entendrons les cyniques fanfaronnades des bandits, réfractaires à l'ordre social, et les humbles suppliques des capitaines ruinés au service, et cousus de blessures; le jargon des beaux esprits et les turlupinades des petitsmaitres ; et aussi les creux propos des comédiens dont l'insolence envers les auteurs ne sera égalée que par celle des laquais favoris des ministres envers les grands seigneurs. Quelle riche galerie d'originaux et combien vivants et mouvants dans leurs cadres réalistes ! » (Eugène Lintilhac. — Lesage. — Les grands écrivains français.)
Ajoutons à ce tableau si vivant et si juste qu'aucun roman n'a été plus reproduit que Gil Blas par toutes les nations de l'Europe.
Lesage venait de publier la première partie de Giî Blas et de donner quelques pièces à la foire Saint-Germain lorsqu'en 171 5, il eut à s'occuper d'un ouvrage que son honnêteté scrupuleuse lui commanda d'interrompre.
Une croupière, Marie Petit, tenait une maison de jeu, rue Mazarine, à Paris. Elle y connut Fabre, que Louis XIV choisit, en 1703, comme envoyé extraordinaire auprès du Chah de Perse. Déguisée en homme, elle l'accompagna dans ce voyage. Elle s'embarqua avec lui à Toulon en mars 1705.
Dans ce temps-là, l'ambasseur de France à Gonstantinople était le comte
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de Ferriol. Fabre et lui avaient eu des démêlés. Ferriol même vivait avec la femme de Fabre et la retenait chez lui par la contrainte. Pour la mission de Perse, l'ambassadeur à Constantinople avait proposé l'un de ses secrétaires, nommé Michel. La préférence accordée à Fabre lui fut très désagréable, et il jura de contrecarrer l'envoyé de Louis XIV de tout son pouvoir.
Lorsque Fabre fut arrivé à Alep, d'où il comptait partir pour la Perse, le consul de France, Jean-Pierre Blanc, sur les ordres de Ferriol, le rendit suspect au pacha et au grand douanier.
Il excita aussi les missionnaires contre lui, à cause de ses relations avec Marie Petit. Fabre, ignorant la source de ces intrigues, écrivit à sa femme afin qu'elle aplanît les difficultés. Mais Ferriol, mis au couran. par celle-ci de ses démarches, agissant secrètement, accumulait les obstacles et empêchait l'envoyé du roi d'accomplir sa mission.
Fabre, informé de la vérité, fréta un esquif sur lequel il s'embarqua avec Marie Petit, pendant la saison la plus orageuse de l'année et se dirigea sur Constantinople. Là, il fut recueilli par un ambassadeur persan qui le déroba aux poursuites de Ferriol et l'emmena avec lui en Perse. Mais, arrivé sur les confins de ce pays, Fabre y mourut à la fin d'août 1706. Il avait, dit-on, été empoisonné.
Marie Petit ne perdit pas courage. Après des péripéties sans nombre, elle trouva moyen de se faire appeler à la cour de Perse, par le roi du pays. Elle s'y rendit, emmenant avec elle le jeune fils de Fabre, afin qu'il présentât les dons et la lettre de Louis XIV.
En arrivant à Tauris, elle rencontra Michel, que Ferriol avait envoyé pour remplacer Fabre. Malgré l'audace de ce Michel, elle sut se rendre à la cour de Perse, où elle fut reçue avec beaucoup d'honneurs. L'envoyé de Ferriol voulut s'y rendre également ; mais on l'obligea à retourner à la frontière.
En revenant, après avoir rempli la mission auprès du chah de Perse et obtenu son audience de congé, Marie Petit et Michel se rencontrèrent de nouveau à Tauris. Celui-ci, sentant qu'il avait besoin d'elle, l'entoura d'égards. Il lui garantit le paiement d'une somme de douze mille francs qui lui étaient dus par la succession de Fabre et qu'elle devait toucher en France. Munie de certificats et de lettres de recommandation des missionnaires et de Michel lui-même, défrayée par le roi de Perse, elle partit pour Marseille. Elle y arriva le 8 février 1709 et fut immédiatement transférée au Refuge de cette ville.
On l'y traita d'abord avec rigueur. Mais le bruit de ses aventures s' étant répandu, les dames de Marseille allèrent lui rendre visite et firent