LIVRE CINQUIÈME
et la foi tune la rendront heureuse; ramour, si tu es ^en<iihlc aux channes d'une belle personne; et la fortune^ si lu as le couratje de mépriser toutes sortes de périls.
Je ne doutai pas un moment que la lettre ne fût de la sultane favorite; le style et le diamant me le persuadèrent. Outre que je ne suis pas naturellement timide, la vanité d'être bien avec la maîtresse d'un grand seigneur, et, plus encore, l'espérance de tirer d'elle quatre fois plus d'argent qu'il ne m'en fallait pour ma rançon, tout cela me fit former le dessein d'éprouver cette aventure, quelque danger qu'il y eût à courir. Je continuai mon travail en rêvant aux moyens d'entrer dans l'appartement de Farrukhnaz, ou plutôt en attendant qu'elle m'en ouvrît les chemins; car je jugeais bien qu'elle n'en demeurerait point là, et qu'elle ferait plus de la moitié des frais. Je ne me trompais pas. Le même eunuque qui avait passé près de moi repassa une heure après, et me dit : Chrétien, as-tu fait tes réllexions, et auras-lu la hardiesse de me suivre? Je répondis que oui. Eh bien! reprit-il, le ciel te conserve! tu me reverras demain dans la matinée; tiens-toi prêt à te laisser conduire. En parlant de cette sorte, il se retira. Le jour suivant, je le vis en effet reparaître sur les huit heures du matin. Il me fit signe d'aller à lui; je le joignis et il me mena dans une salle où il y avait un grand rouleau de toile qu'un autre eunuque et lui venaient d'apporter là et qu'ils devaient porter chez la sultane pour servir à la décoration d'une pièce arabe qu'elle préparait pour le bâcha.
Les deux eunuques, me voyant disposé à faire tout ce qu'on voudrait, ne perdirent point de temps : ils déroulèrent la toile, me firent mettre dedans tout de mon long; puis, au hasard de m'étouffer, ils la roulèrent de nouveau et m'enveloppèrent dedans. Ensuite, la prenant chacun par un bout, ils me portèrent ainsi impunément jusque dans la chambre où couchait la belle Cachemirienne. Elle était seule avec une vieille esclave dévouée à ses volontés. Elles déroulèrent toutes deux la toile; et Farrukhnaz, à ma vue, fit éclater des transports dévoie qui découvraient bien le génie des femmes de son pays. Tout hardi que j'étais naturellement, je ne pus me voir tout à coup transporté dans l'appartement des femmes sans sentir un peu de frayeur. La dame s'en aperçut bien; et, pour dissiper ma crainte : Jeune homme, me dit-elle, n'appréhende rien. Soliman vient de partir pour sa maison de campagne; il y sera toute la journée, et nous pouvons nous entretenir ici librement.
Ces paroles me rassurèrent et me firent prendre une contenance qui redoubla la joie de la favorite. Vous m'avez plu, poursuivit-elle, et je prétends adoucir la rigueur de votre esclavage. Je vous crois
digne des sentiments que j'ai conçus pour vous. Quoique sous les habits d'un esclave, vous avez un air noble et galant qui fait connaître que vous n'êtes point une personne du commun. Parlezmoi confidemment, dites-moi qui vous êtes. Je sais bien que les captifs qui ont de la naissance déguisent leur condition pour être rachetés à meilleur marché; mais vous êtes dispensé d'en user de la sorte avec moi; et môme ce serait une précaution qui m'offenserait, puisque je vous promets votre liberté. Soyez doncsincère, et m'avouez que vous êtes un jeune homme de bonne maison. Effectivement, madame, lui répondis-je, il me siérait mal de payer vos bontés de dissimulation. Vous voulez absolument que je vous découvre ma qualité; il faut vous satisfaire. Je suis lîls d'un grand d'Espagne. Je disais peut-être la vérité, du moins la sultane le crut; et s'applaudissant d'avoir jeté les yeux sur un cavalier d'importance, elle m'assura qu'ij ne tiendrait pas à elle que nous ne nous vissions souvent en particulier. Nous eûmes ensemble un fort long entretien. Je n'ai jamais vu de femme plus amusante. Elle savait plusieurs langues, et surtout la castillane, qu'elle parlaitassez bien. Lorsqu'elle jugea qu'il était temps de nous séparer, je me mis, par son ordre, dans une grande corbeille d'osier, couverte d'un ouvrage de soie fait de sa main ; puis les deux esclaves qui m'avaient apporté, furent appelés, et ils me remportèrent comme un présent que la favorite envoyait au bâcha; ce qui est sacré pour tous les hommes commis à la garde des femmes.
Nous trouvâmes, Farrukhnaz et moi, d'autres moyens encore de nous parler ; et cette aimable captive m'inspira peu à peu autant d'amour qu'elle en avait pour moi. Notre intelligence fut secrète pendant deux mois, quoiqu'il soit fort difficile que dans un sérail les mystères amoureux échappent longtemps aux Argus. Mais un contre-temps dérangea nos petites affaires, et ma fortune changea de face entièrement. Un jour que, dans le corps d'un dragon artificiel qu'on avait fait pour un spectacle, j'avais été introduit chez la sultane, et que je m'entretenais avec elle, Soliman, que je croyais occupé hors de la ville, survint. Il entra si brusquement dans l'appartement de sa favorite, que la vieille esclave eut à peine le temps de nous avertir de son arrivée. Jeus encore moins le loisir de me cacher. Ainsi je fus le premier qui s'offrit à la vue du bâcha.
Il parut fort étonné de me voir, et ses yeux tout à coup s'allumèrent de fureur. Je me regardai comme un homme qui touchait à son dernier moment, et je m'imaginais être déjà dans les supphces. Pour Farrukhnaz, je m'aperçus à la vérité, qu'elle était effrayée; mais, au lieu d'avouer son crime et d'en demander