‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 155 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

pardon, elle dit à Soliman; Seigneur, avant que vous prononciez mon arrêt, daignez m'écouter. Les apparences sans doute me condamnent, et je semble vous faire une trahison digne des plus horribles châtiments. J'ai fait venir ici ce jeune captif; el, pour l'introduire dans mon appartement, j'ai employé les mêmes artifices dont je me serais servie si j'eusse eu pour lui un amour bien violent. Cependant, et j'en atteste notre grand prophète, malgré ces démarches, je ne vous suis point infidèle. J'ai voulu entretenir cet esclave chrétien pour le détacher de sa secte, et l'engager à suivre celle des croyants. J'ai trouvé en lui une résistance à laquelle je m'étais bien attendue. J'ai toutefois vaincu ses préjugés, et il vient de me promettre qu'il embrassera le mahométisme.

Je conviens que je devais démentir la favorite sans avoir égard à la conjoncture dangereuse où je me trouvais ; mais, dans l'accablement où j'avais l'esprit, touché du péril où je voyais une femme que j'aimais, et tremblant encore plus pour moi-même, je demeurai interdit et confus. Je ne pus proférer une parole ; et le bâcha, persuadé par mon silence que ma maîtresse ne disait rien qui ne fût véritable, se laissa désarmer. Madame, répondit-il, je veux croire que vous ne m'avez point offensé, et que l'envie de faire une chose agréable au prophète a pu vous engager à hasarder une action si délicate. J'excuse donc votre imprudence, pourvu que ce captif prenne tout à l'heure le turban. Aussitôt il fit venir un marabout. On me revêtit d'un habit à la turque. Je fis tout ce qu'on voulut, sans que j'eusse la force de m'en défendre; ou, pour mieux dire, je ne savais ce que je faisais, dans le désordre où étaient mes sens. Que de chrétiens auraient été aussi lâches que moi dans cette occasion!

Après la cérémonie, je sortis du sérail pour aller, sous le nom deSidi Hally, exercer un petit emploi que Soliman me donna. Je ne revis plus la sultane; mais un de ses eunuques vint un jour me trouver. Il m'apporta de sa part des pierreries pour deux mille sultanins d'or, avec un billet par lecfliel la dame m'assurait qu'elle n'oublierait jamais la généreuse complaisance que j'avais eue de me faire mahométan pour lui sauver la vie. Véritablement, outre les présents que j'avais reçus de Farrukhnaz, j'obtins par son canal un emploi plus considéral3le que le premier, et je devins en moins de six à sept années un des plus riches renégats de la ville d'Alger.

Vous vous imaginez bien que, si j'assistais aux prières que les musulmans font dans leurs mosquées, et remplissais les autres devoirs de leur religion, ce n'était que par piire grimace. Je conservais une volonté déterminée de rentrer dans le sein de l'Église ; et

I)Our cet effet je me proposais de me retirer un jour en Espagne ou en Italie, avec les richesses que j'aurais amassées. En attendant, je vivais fort agréablement. J'étais logé dans une belle maison; j'avais des jardins superbes, un grand nombre d'esclaves, et de fort jolies femmes dans mon sérail. Quoique l'usage du vin soit défendu en ce pays-là aux mahométans, ils ne laissent pas pour la plupart d'en boire en secret. Pour moi, j'en buvais sans façon, comme font tous les renégats. Je me souviens que j'avais deux compagnons de débauche, avec qui je passais souvent la nuit à table. L'un était juif et l'autre Arabe. Je les croyais honnêtes gens; et, dans cette opinion, je vivais avec eux sans contrainte. Un soir, je les invitai à souper chez moi. Il m'étaitmortcejour-làun chien que j'aimais passionnément; nous lavâmes son corps et l'enterrâmes avec toute la cérémonie qui s'observe aux funérailles des mahométans. Ce que nous en faisions n'était pas pour tourner en ridicule la religion musulmane; c'était seulement pour nous réjouir, et satisfaire une folle envie qui nous prit, dans la débauche, de rendre les devoirs à mon chien.

Cette action pourtant me pensa perdre comme vous l'allez voir. Le lendemain, il vint chez moi un homme qui me dit : Seigneur Sidi Hally, une affaire importante m'amène chez vous. M. le cadi veut vous parler : prenez, s'il vous plaît, lapeinede venir chez lui tout à l'heure. Apprenez-moi de grâce ce qu'il me veut, lui répondis-je. Il vous l'apprendra lui-même, reprit-il ; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'un marchand arabe qui soupahieravec vous lui a donné avis de certaine impiété par vous commise à l'occasion d'un chien que vous avez enterré ; vous savez bien de quoi il s'agit; c'est pour cela que je vous somme de comparaître aujourd'hui devant ce juge, faute de quoi je vous avertis qu'il sera procédé criminellement contre vous. Il sortit en achevant ces paroles, et me laissa fort étourdi de sa sommation. L'Arabe n'avait aucun sujet de se plaindre de moi, et je ne pouvais comprendre pourquoi ce traître m'avait joué ce tour-là. La chose néanmoins méritait quelque attention. Je connaissais le cadi pour un homme sévère en apparence, mais au fond peu scrupuleux, et de plus avare. Je mis deux cents sultanins d'or dans ma bourse, et j'allai trouver ce juge. Il me fit entrer dans son cabinet et me dit d'un air rébarbatif : Vous êtes un impie, un sacrilège, un homme abominable. Vous avez enterré un chien comme un musulman! quelle profanation! Est-ce donc ainsi que vous respectez nos cérémonies les plus saintes? et ne vous êtes-vous fait mahométan que pour vous moquer de nos pratiques de dévotion? Monsieur le cadi, lui répondis-je, l'Arabe qui vous a

LIVHE CINQUIÈME 283

fait un si mauvais rapport, ce faux ami est complice de mon crime, si c'en est un d'accorder les honneurs de la sépulture à un fidèle domestique, à un animal qui possédait mille bonnes qualités. Il aimait tant les personnes de mérite et de distinction, qu'en mourant même il a voulu leur donner des marques de son amitié. Il leur laisse tous ses biens par un testament qu'il a fait, et dont je suis l'exécuteur. Il lègue à l'un vingt écus, trente à l'autre; et il ne vous a point oublié, monseigneur, poursuivis-je en tirant ma bourse : voilà deux cents sultanins d'or qu'il m'a chargé de vous remettre. Le cadi, à ce discours, perdit sa gravité; il ne put s'empêcher de rire; et comme nous étions seuls, il prit sans façon la bourse, et me dit en me renvoyant : Allez, seigneur Sidi Hally, vous avez fort bien fait d'inhumer avec pompe et avei^ honneur un chien qui avait tant de considération pour les honnêtes gens.

Je me tirai d'affaire par ce moyen; et si cela ne me rendit pas plus sage, j'en devins du moins plus circonspect. Je ne fis plus de débauche avec l'Arabe ni même avec le juif. Je choisis pour boire avec moi un jeune gentilhomme de Livourne, qui était mon esclave. Il s'appelait Azarini. Je ne ressemblais point aux autres renégats, qui font plus souffrir de maux aux esclaves chrétiens que les Turcs mêmes : tous mes captifs attendaient assez patiemment qu'on les rachetât. Je les traitais, à la vérité, si doucement, que quelquefois ils me disaient qu'ils appréhendaient plus de changer de patron qu'ils ne soupiraient après la liberté, quelques charmes qu'elle ait pour les personnes qui sont dans l'esclavage.

Un jour, les vaisseaux du bâcha revinrent avec des prises considérables. Ils amenaient plus de cent esclaves de l'un et de l'autre sexe, qu'ils avaient enlevés sur les côtes d'Espagne. Soliman n'en garda qu'un très petit nombre, et tout le reste fut vendu. J'arrivai dans la place où la vente s'en faisait, et j'achetai une fille espagnole de dix à douze ans. Elle pleurait à chaudes larmes et se désespérait. J'étais surpris deJa voir, à son âge, si sensible à sa captivité. Je lui dis en castillan de modérer son affliction, et je l'assurai qu'elle était tombée entre les mains d'un maître qui ne manquait pas d'humanité, quoiqu'il eût un turban. La petite personne, toujours occupée du sujet de sa douleur, ne m'écoutait pas; elle ne faisait que gémir, que se plaindre du sort, et de temps en temps elle s'écriait d'un air attendri : 0 ma mère! pourquoi sommes-nous séparées? Je prendrais patience si nous étions toutes deux ensemble. En prononçant ces mots, elle tournait sa vue vers une femme de quarante à cinquante ans, que l'on voyait à quelques pas d'elle et qui, les yeux baissés, attendait

dans un morne silence que quelqu'un l'achetât. Je demandai à la jeune (ille si la personne qu'elle regardait était sa mère. Hélas! oui, seigneur, me répondit-elle; au nom de Dieu, faites que je ne la quitte point! Eh bien, mon enfant, lui dis-je, si, pour vous consoler, il ne faut que vous réunir l'une et l'autre, vous serez bientôt satisfaite. En même temps je m'approchai de la mère pour la marchander; mais je ne l'eus pas sitôt envisagée, que je reconnus, avec toute l'émotion que vous pouvez penser, les traits, les propres traits de Lucinde. Juste ciel, dis-je en moi-même, c'est ma mère, je n'en sauraiâ douter. Pour elle, soit qu'un vif ressentiment de ses malheurs ne lui fît voir que des ennemis dans les objets qui l'environnaient, soit que mon habit me déguisât, ou bien que je fusse changé depuis douze années que je ne l'avais vue, elle ne me remit point. Après l'avoir aussi aclietée, je la menai avec sa fille à ma maison.

Là, je voulus leur donner le plaisir d'apprendre qui j'étais. Madame, dis-je à Lucinde, est-il possible que mon visage ne vous frappe point? Ma moustache et mon turban vous font ils méconnaître Raphaël, votre fils? Ma mère tressaillit à ces paroles, me considéra, me reconnut, et nous nous embrassâmes tendrement. J'embrassai ensuite sa fille, qui ne savait peut-être pas plus qu'elle eût un frère que je ne savais que j'avais une sœur. Avouez, dis-je à ma mère, que dans toutes vos pièces de théâtre, vous n'avez pas une reconnaissance aussi originale que celle-ci? Mon fils, me répondit-elle en soupirant, j'ai d'abord eu de la joie de vous revoir; mais ma joie se convertit en douleur. Dans quel état, hélas! vous retrouvé-je! Mon esclavage me fait mille fois moins de peine que l'habillement odieux... Ah! parbleu! madame, interrompis-je en riant, j'admire votre délicatesse : j'aime cela dans une comédienne. Eh! bon Dieu, ma mère, vous êtes donc bien changée, si ma métamorphose vous blesse si fort la vue. Au lieu de vous révolter contre mon turban, regardez-moi plutôt comme un acteur qui représente sur la scène un rôle turc. Quoique renégat, je ne suis pas plus musulman que je ne l'étais en Espagne; et dans le fond je me sens toujours attaché à ma religion. Quand vous saurez toutes les aventures qui me sont arrivées en ce pays-ci, vous m'excuserez. L'amour a fait mon crime; je sacrifie à ce dieu. Je tiens un peu de vous, je vous en avertis. Une autre raison encore, ajoutai-je, doit modérer en vous le déplaisir de me voir dans la situation où je suis. Vous vous attendiez à n'éprouver dans Alger qu'une captivité rigoureuse, et vous trouvez dans votre patron un fils tendre, respectueux, et assez riche pour vous faire vivre ici dans l'abondance, jusqu'à ce que nous saisissions l'occasion de retourner sûrement en Espagne.

Page 1