‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 156 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Demeurez a act uid de la vérité du proverbe qui dit qu'à quelque chose malheur est bon...

Mon fils, me dit Lucinde, puisque vous avez dessein de repasser un jour dans votre pays et d'y abjurer le mahométisme, je suis toute consolée. Grâces au ciel, continua-t-elle, je pourrai ramener saine et sauve en Gastille votre sœur Béatrix. Oui, madame, m'écriai-je, vous le pourrez. Nous irons tous trois, le plus tôt qu'il nous sera possible, rejoindre le reste de notre famille; car vous avez apparemment encore en Espagne d'autres marques de votre fécondité ? Non, dit ma mère, je n'ai que vous deux d'enfants ; et vous saurez que Béatrix est le fruit d'un mariage des plus légitimes. Et pourquoi, repris-je, avez-vous donné à ma petite sœur cet avantage-là sur moi? Comment avez-vous pu vous résoudre à vous marier? Je vous ai cent fois entendu dire dans mon enfance que vous ne pardonniez point à une jolie femme de prendre un mari. D'autres temps, d'autres soins, mon fils, repartit-elle; les hommes les plus fermes dans leurs résolutions sont sujets à changer, et vous voulez qu'une femme soit inébranlable dans les siennes! Je vais, poursuivit-elle, vous conter mon histoire depuis votre sortie de Madrid. Alors elle me fit le récit suivant, que je n'oublierai jamais. Je ne veux pas vous priver d'une narration si curieuse.

Il y a, dit ma mère, s'il vous en souvient, près de treize ans que vous quittâtes le jeune Léganez. Dans ce temps-là, le duc Médina Céli me dit qu'il voulait un soir souper en particulier avec moi. Il me marqua le jour. J'attendis ce seigneur : il vint, et je lui plus. Il me demanda le sacrifice de tous les rivaux qu'il pouvait avoir. Je le lui accordai dans l'espérance qu'il me le payerait bien. Il n'y manqua pas. Dès le lendemain je reçus de lui des présents, qui furent suivis de plusieurs autres qu'il me fit dans la suite. Je craignais de ne pouvoir retenir longtemps dans mes chaînes un homme d'un si haut rang; et j'appréhendais cela d'autant plus, que je n'ignorais pas q#il était échappé à des beautés fameuses, dont il avait aussitôt rompu que porté les fers. Cependant, loin de prendre de jour en jour moins de goût à mes complaisances, il semblait plutôt y trouver un plaisir nouveau. Enfin j'avais l'art de l'amuser, et d'empêcher son cœur, naturellement volage, de se laisser aller à son penchant.

Il y avait déjà trois mois qu'il m'aimait, et j'avais lieu de me flatter que son amour serait de longue durée, lorsqu'une femme de mes amies et moi nous nous rendîmes à une assemblée oii il était avec la duchesse, son épouse. Nous y allions pour entendre un concert de voix et d'instruments qu'on y faisait. Nous nous plaràmes par hasard assez près de la duclichsc, (juj s'avisa de

trouver mauvais que j'osasse paraître dans un lieu où elle était. Elle m'envoya dire par une de ses femmes qu'elle me priait de sortir promptement. Je fis une réponse brutale à la messagère. La duchesse irritée s'en plaignit à son époux, qui vint à moi luimême et me dit : Sortez, Lucinde; quand de grands seigneurs s'attachent à de petites créatures comme vous, elles ne doivent pas pour cela s'oublier, si nous vous aimons plus que nos femmes, nous honorons nos femmes plus que vous; et toutes les fois que vous serez assez insolentes pour vouloir vous mettre en comparaison avec elles, vous aurez toujours la honte d'être traitées avec indignité *.

Heureusement le duc me tint ce cruel discours d'un ton de voix si bas, qu'il ne fut point entendu des personnes qui étaient autour de nous. Je me retirai toute honteuse; et je pleurai de dépit d'avoir essuyé cet affront. Pour surcroît de chagrin, les comédiens et les comédiennes apprirent cette aventure dès le soir même. On dirait qu'il y a chez ces gens-là un démon qui se plaît à rapporter aux uns tout ce qui arrive aux autres. Un comédien, par exemple, a-t-il fait dans une débauche quelque action extravagante; une comédienne vient-elle de passer bail avec un riche galant, la troupe en est aussitôt informée. Tous mes camarades surent donc ce qui s'était passé au concert, et Dieu sait s'ils se réjouirent bien à mes dépens. Il règne parmi eux un esprit de charité qui se manifeste dans ces sortes d'occasions. Je me mis pourtant au-dessus de leurs caquets, et je me consolai de la perte du duc de Médina Géli; car je ne le revis plus chez moi, et j'appris même peu de jours après qu'une chanteuse en avait fait la conquête.

Lorsqu'une dame de théâtre a le bonheur d'être en vogue, les amants ne sauraient lui manquer; et l'amour d'un grand seigneur, ne durât-il que trois jours, lui donne un nouveau prix. Je me vis obsédée d'adorateurs sitôt qu'il fut notoire à Madrid que le duc avait cessé de me voir. Les rivaux que je lui avais sacrifiés, plus épris de mes charmes qu'auparavant, revinrent en foule sur les rangs; je reçus encore l'hommage de mille autres cœurs. Je n'avais jamais été tant à la mode. De tous les hommes qui briguaient mes bonnes grâces, un gros Allemand, gentilhomme du duc d'Ossune, me parut un des plus empressés. Ce n'était pas une figure fort aimable; mais il s'attira mon attention par un millier de pistoles qu'il avait amassées au service de son

1 . C'est à Paris qu'est arrivée cette aventure. Un grand seigneur dit à une actrice qui voulait ridiculiser son épouse : Aimable vice, respectez la verlu !

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