LIVRE CINQUIÈME
maître, et qu'il prodigua pour mériter d'être sur la liste de mes amants fortunés. Ce bon sujet se nommait Brutandorf. Tant qu'il fit de la dépense, je le reçus favorablement; dès qu'il fut ruiné, il trouva ma porte fermée. Mon procédé lui déplut. Il vint me chercher à la comédie pendant le spectacle. J'étais derrière le théâtre. Il voulut me faire des reproches ; je lui ris au nez. Il se mit en colère et me donna un soufflet en franc Allemand. Je poussai un grand cri : j'interrompis l'action. Je parus sur le théâtre, et m'adressant au duc d'Ossune, qui ce jour-là était à la comédie avec la duchesse, sa femme, je lui demandai justice des manières germaniques de son gentilhomme. Le duc ordonna de continuer la comédie, et dit qu'il entendrait les parties quand on aurait achevé la pièce. D'abord qu'elle fut finie, je me représentai fort émue devant le duc, et j'exposai vivement mes griefs. Pour l'Allemand, il n'employa que deux mots pour sa défense : il dit qu'au lieu de se repentir de ce qu'il avait fait, il était homme à recommencer. Parties ouïes, le duc d'Ossune dit au Germain : Brutandorf, je vous chasse de chez moi et vous défends de paraître à mes yeux, non pour avoir donné un soufflet à une comédienne, mais pour avoir manqué de respect à votre maître et à votre maîtresse, et avoir osé troubler le spectacle en leur présence.
Ce jugement me demeura sur le cœur. Je conçus un dépit mortel de ce qu'on ne chassait pas l'Allemand pour m'avoir insultée. Je m'imaginais qu'une pareille offense faite à une comédienne devait être aussi sévèrement punie qu'un crime de lèse-majesté, et j'avais compté que le gentilhomme subirait une peine afflictive. Ce désagréable événement me détrompa, et me fit connaître que le monde ne confond pas les acteurs avec les rôles qu'ils représentent. Gela me dégoûta du théâtre; je résolus de l'abandonner, et d'aller vivre loin de Madrid. Je choisis la ville de Valence pour le lieu de ma retraite, et je m'y rendis incognito, avec la valeur de vingt mille ducêts que j'avais, tant en argent qu'en pierreries; ce qui me parut plus que suffisant pour m'entretenir le reste de mes jours, puisque j'avais dessein de mener une vie retirée. Je louai à Valence une petite maison, et pris pour mes domestiques une femme et un page à qui je n'étais pas moins inconnue qu'à toute la ville. Je me donnai pour veuve d'un officier de chez le roi, et je dis que je venais de m'établir à Valence, sur la réputation que ce séjour avait d'être un des plus agréables d'Espagne. Je ne voyais que très peu de monde, et je tenais une conduite si régulière, qu'on ne me soupçonna point d'avoir été comédienne. Malgré pourtant le soin que je prenais de me cacher, je m'attirai les regards
d'un gentilhomme qui avait un château près de Paterna. C'était un cavalier assez bien fait, de trente-cinq à quarante ans, mais un noble fort endetté; ce qui n'est pas plus rare dans le royaume de Valence que dans beaucoup d'autres pays.
Ce seigneur hidalgo, trouvant ma personne à son gré, voulut savoir si d'ailleurs j'étais son fait. Il découpla des grisons pour courir aux enquêtes, et il eut le plaisir d'apprendre par leur rapport qu'avec un minois peu dégoûtant, j'étais une douairière assez opulente. Là-dessus, jugeant que je lui convenais, il envoya bientôt chez moi une bonne vieille, qui me dit de sa part que, charmé de ma vertu autant que de ma beauté, il m'offrait sa foi, et qu'il était prêt à me conduire àTautel, si je voulais bien devenir sa femme. Je demandai trois jours pour me consulter là-dessus. Je m'informai du gentilhomme; et le bien qu'on me dit de lui, quoiqu'on ne me celât point l'état de ses affaires me détermina sans peine à l'épouser peu de temps après.
Don Manuel de Xerica (c'est ainsi que mon époux s'appelait) me mena d'abord à son château, qui avait un air antique dont il était fort vain. Il prétendait qu'un de ses ancêtres l'avait autrefois fait bâtir, et il concluait de là qu'il n'y avait point de maison plus ancienne en Espagne que (jelle de Xerica. Mais un si beau titre de noblesse allait être détruit par le temps; le château, étayé en plusieurs endroits, menaçait ruine : quel bonheur pour don Manuel de m'avoir épousée! La moitié de mon argent fut employée aux réparations, et le reste servit à nous mettre en état de faire une brillante figure dans le pays. Me voilà donc, pour ainsi dire, dans un nouveau monde, changée en nymphe de château, en dame de paroisse : quelle métamorphose! J'étais trop bonne actrice pour ne pas soutenir la splendeur que mon rang répandait sur moi. Je prenais de grands airs, des airs de théâtre, qui faisaient concevoir dans le village une haute opinion de ma naissance. Qu'on se serait égayé à mes dépens si l'on eût été au fait sur mon compte ! La noblesse des environs m'aurait donné mille brocards, et les paysans auraient bien rabattu des respects qu'ils me rendaient.
Il y avait déjà près de six années que je vivais fort heureuse avec don Manuel, lorsqu'il mourut. Il me laissa des affaires à débrouiller, et votre sœur Béatrix qui avait quatre ans passés. Le château, qui était notre unique bien, se trouva par malheur engagé à plusieurs créanciers, dont le principal se nommait Bernard Astuto. Qu'il soutenait bien son nom ! Il exerçait à Valence une charge de procureur, qu'il remplissait en homme consommé dans la procédure, et qui même avait étudié en droit pour apprendre à mieux faire des injustices. Le terrible créancier! Un