‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 158 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

château, sous la griffe d'un semblable procureur, est comme une colombe dans les serres d'un milan; aussi le seigneur Astuto, dès qu'il sut la mort de mon mari, ne manqua pas de former le siège du château. Il l'aurait indubitablement fait sauter par les mines que la chicane commençait à faire, si mon étoile ne s'en fût mêlée; mais mon bonheur voulut que l'assiégeant devint mon esclave. Je le charmai dans une entrevue que j'eus avec lui au sujet de ses poureuites. Je n'épargnai rien, je l'avoue, pour lui donner de l'amour; et l'envie de sauver ma terre me fit essayer sur lui tous les airs de visage qui m'avaient tant de fois réussi. Avec tout mon savoir-faire, je craignais de rater le procureur. Il était si enfoncé dans son métier, qu'il ne paraissait pas susceptible d'une amoureuse impression. Cependant ce sournois, ce grimaud, ce gratte-papier prenait plus de plaisir que je ne pensais à me regarder. Madame, me dit-il, je ne sais point faire l'amour. Je me suis toujours tellement appliqué à ma profession que cela m'a fait négliger d'apprendre les us et coutumes de la galanterie. Je n'ignore pourtant pas l'essentiel; et, pour venir au fait, je vous dirai que, si vous voulez m'épouser, nous brûlerons toute la procédure; j'écarterai les créanciers qui se sont joints à moi pour faire vendre votre terre. Vous en aurez le , revenu, et votre fille la propriété. L'intérêt de Béatrix et le mien ne me permirent pas de balancer. J'acceptai la proposition. Le procureur tint sa promesse; il tourna ses armes contre les autres créanciers, et m'assura la possession de mon château. C'était peut-être la première fois de sa vie qu'il eût bien servi la veuve et l'orphelin.

Je devins donc procureuse, sans toutefois cesser d'être dame de paroisse. Mais ce nouveau mariage me perdit dans l'esprit de la noblesse de Valence. Les femmes de qualité me regardèrent comme une personne qui avait dérogé, et ne voulurent plus me voir. Il fallut m'en tenir au commerce des bourgeoises : ce qui ne laissa pas d'abord de me faire un peu de peine, parce que j'étais accoutumée depuis six ans à ne fréquenterljue des dames de distinction. Je m'en consolai pourtant bientôt. Je fis connaissance avec une greffière et deux procureuses dont les caractères étaient fort plaisants. Il y avait dans leurs manières un ridicule qui me réjouissait. Ces petites demoiselles se croyaient des femmes hors du commun. Hélas! disais-je quelquefois en moi-même quand je les voyais s'oublier, voilà le monde! chacun s'imagine être au-dessus de son voisin. Je pensais qu'il n'y avait que les comédiennes qui se méconnussent: les bourgeoises, à ce que je vois, ne sont pas plus raisonnables. Je voudrais, pour les punir, qu'on les obligeât à garder dans leurs maisons les portraits de leurs

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aïeux. Mort de ma vie! elles ne les placeraient pas dans l'endroit le plus éclairé.

Après quatre années de mariage, le seigneur Bernard Astuto tomba malade, et mourut sans enfants. Avec le bien dont il m'avait avantagée en m'épousant, et celui que je possédais déjà, je me vis une riche douairière. Aussi j'en avais la réputation : et sur ce bruit un gentilhomme sicilien, nommé Colifichini, résolut de s'attacher à moi pour me ruiner ou pour m'épouser. 11 me laissa la préférence. Il était venu dePalerme pour voir l'Espagne; et, après avoir satisfait sa curiosité, il attendait, disait-il, à Valence, l'occasion de repasser en Sicile. Le cavalier n'avait pas vingtcinq ans; il était bien fait, quoique petit, et sa figure enfin me revenait. Il trouva moyen de me parler en particulier; et, je vous l'avouerai franchement, j'en devins folle dès le premier entretien que j'eus avec lui. De son côté, le petit fripon se montra fort épris de mes charmes. Je crois. Dieu me pardonne, que nous nous serions mariés sur-le-champ, si la mort du procureur, encore toute récente, m'eût permis de contracter sitôt un nouvel engagement. Mais, depuis que j'étais mise dans le goût des hyménées, je gardais des mesures avec le monde.

Nous convînmes donc de diff"érer notre mariage de quelque temps par bienséance. Cependant Colifichini me rendait des soins et son amour, loin de se ralentir, semblait devenir plus vif de jour en jour. Le pauvre garçon n'était pas trop bien en argent comptant. Je m'en aperçus, et il ne manqua plus d'espèces. Outre que j'avais presque deux fois son âge, je me souvenais d'avoir fait contribuer les hommes dans ma jeunesse, et je regardais ce que je donnais comme une façon de restitution qui acquittait ma conscience. Nous attendîmes le plus patiemment qu'il nous fut possible le temps que le respect humain prescrit aux veuves pour se remarier. Lorsqu'il fut arrivé, nous allâmes à l'autel, où nous nous liâmes l'un à l'autre par des nœuds éternels. Nous nous retirâmes ensuite dans mon château, et je puis dire que nous y vécûmes pendant deux années moins en époux qu'en tendres amants. Mais, hélas! nous n'étions pas unis tous deux pour être longtemps si heureux : une pleurésie emporta mon cher Colifichini...

J'interrompis en cet endroit ma mère. Eh quoi! madame, lui dis-je, votre troisième époux mourut encore! Il faut que vous soyez une place bien meurtrière. Que voulez-vous, mon fils! me répondit-elle; puis-je prolonger des jours que le ciel a comptés? Si j'ai perdu trois maris, je n'y saurais que faire. J'en ai fort regretté deux. Celui que j'ai la moins pleuré c'est le procureur. Comme je ne l'avais épousé que par intérêt, je me consolai facilement

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