‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 159 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

de sa perte. Mais, continua-t-elle, pour revenir à Golifichini, je vous dirai que, quelques mois après sa mort, je voulus aller voir par moi-même, auprès de Palerme, une maison de campagne qu'il m'avait assignée pour douaire dans notre contrat de mariage. Je m'embarquai avec ma fille pour passer en Sicile ; mais nous avons été prises sur la route par des vaisseaux du bâcha d'Alger. On nous a conduites dans cette ville. Heureusement pour nous, vous vous êtes trouvé dans la place où l'on voulait nous vendre. Sans cela, nous serions tombées entre les mains de quelque patron barbare qui nous aurait maltraitées, et chez qui peut-être nous aurions été toute notre vie en esclavage, sans que vous eussiez entendu parler de nous.

- Tel fut le récit que fit ma mère. Après quoi, messieurs, je lui donnai le plus bel appartement de ma maison, avec la liberté de vivre comme il lui plairait; ce qui se trouva fort de son goût. Elle avait une habitude d'aimer formée par tant d'actes réitérés, qu'il lui fallait absolument un amant ou un mari. Elle jeta d'abord les yeux sur quelques-uns de mes esclaves; mais Hally Pégelin, renégat grec, qui venait quelquefois au logis, attira bientôt toute son attention. Elle conçut pour lui plus d'amour qu'elle n'en avait jamais eu pour Golifichini, et elle était si stylée à plaire aux hommes, qu'elle trouva le secret de charmer encore celui-là. 4e ne fis pas semblant de m'apercevoir de leur intelligence; je ne songeais alors qu'à m'en retourner en Espagne. Le bâcha m'avait déjà permis d'armer un vaisseau pour aller en course et faire le pirate. Cet armement m'occupait; et, huit jours devant qu'il fût achevé, je dis à Lucinde : Madame, nous partirons d'Alger incessamment; nous allons perdre de vue ce séjour que vous détestez.

Ma mère pâlit à ces paroles, et garda un silence glacé. J'en fus étrangement surpris. Que vois-je! lui dis-je : d'où vient que vous m'offrez un visage épouvanté? Il semble que je vous afflige, au lieu de vous causer de la joie. Je croyais vous annoncer une nouvelle agréable en vous apprenant que j%i tout disposé pour notre départ. Est-ce que vous ne souhaiteriez pas de repasser en Espagne? Non, mon fils, je ne le souhaite plus, répondit ma mère. J'y ai eu tant de chagrin, que j'y renonce pour jamais. Qu'entendsje? m'écriai-je avec douleur; ah! dites plutôt que c'est l'amour qui vous en détache. Quel changement, ô ciel! Quand vous arrivâtes dans cette ville, tout ce qui se présentait -à vos regards vous était odieux; mais Hally Pégelin vous a mise dans une autre disposition. Je ne m'en défends pas, repartit Lucinde; j'aime ce renégat, et j'en veux faire mon quatrième époux. Quel projet! interrompis-je avec horreur; vous, épouser un musulman! Vous

oubliez que vous êtes chrétienne, pu plutôt vous ne l'avez été jusqu'ici que de nom. Ah! ma mère, que me faites-vous envisager? Vous avez résolu votre perte. Vous allez faire volontairement ce que je n'ai fait que par nécessité...

Je lui tins bien d'autres discours encore pour la détourner de son dessein; mais je la haranguai fort inutilement; elle avait pris son parti. Elle ne se contenta pas même de suivre son mauvais penchant, et de me quitter pour aller vivre avec ce renégat, elle voulut emmener avec elle Béatrix. Je m'y opposai. Ah! malheureuse Lucinde, lui dis-je, si rien n'est capable de vous retenir, abandonnez-vous du moins toute seule à la fureur qui vous possède ; n'entraînez point une jeune innocente dans le précipice où vous courez vous jeter. Lucinde s'en alla sans répliquer. Je crus qu'un reste de raison l'éclairait et Tempêchait de s'obstiner à demander sa fille. Que je connaissais mal ma mère! Un de mes esclaves me dit deux jours après : Seigneur, prenez garde à vous. Un captif de Pégelin vient de me faire une conlidence dont vous ne sauriez trop tôt profiter. Votre mère a changé de religion : et, pour vous punir de lui avoir refusé Béatrix, elle a formé la résolution d'avertir le bâcha de votre fuite. Je ne doutai pas un moment que Lucinde ne fût femme à faire ce que mon esclave me disait. J'avais eu le temps d'étudier la dame, et je m'étais aperçu qu'à force de jouer des rôles sanguinaires dans les tragédies, elle s'était familiarisée avec le crime. Elle m'aurait fort bien fait brûler tout vif; et je ne crois pas qu'elle eût été plus sensible à ma mort qu'à la catastrophe d'une pièce de théâtre.

Je ne voulus donc pas négliger l'avis que me donnait mon esclave. Je pressai mon embarquement. Je pris des Turcs, selon la coutume des corsaires d'Alger qui vont en course; mais je n'en pris seulement que ce qu'il m'en fallait pour ne me pas rendre suspect, et je sortis du port le plus tôt qu'il me fut possible, avec tous mes esclaves et ma sœur Béatrix. Vous jugez bien que je n'oubliai pas d'emporter en même temps ce que j'avais d'argent et de pierreries, ce qui pouvait monter à la valeur de six mille ducats. Lorsque nous fûmes en pleine mer, nous commençâmes à nous assurer des Turcs. Nous les enchaînâmes facilement, parce que mes esclaves étaient en plus grand nombre. Nous eûmes un vent si favorable, que nous gagnâmes en peu de temps les côtes d'Italie. Nous arrivâmes le plus heureusement du monde au port de Livourne, où je crois que toute la ville accourut pour nous voir débarquer. Le père de mon esclave Azarini se trouva, par hasard ou par curiosité, parmi les spectateurs. Il considérait attentivement tous mes captifs à

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