‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 186 sur 219 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

lusdire que c'est un garçon digne de votre amitié. Il est franc, vif, officieux, prévenant; je souhaite que vous fassiez connaissance ensemble. Je lui répondis que je ne manquerais pas d'aller voir ce Joseph Navarro sitôt que je serais à Madrid, où je complais bien de retourner. Ensuite je sortis du palais épiscopal pour n'y remettre jamais le pied. Si j'eusse encore eu mon cheval, je serais peut-être parti sur-le-champ pour Tolède; mais je l'avais vendu dans le temps de ma faveur, croyant que je n'en aurais plus besoin. Je pris le parti de louer une chambre garnie, faisant mon plan de demeurer encore un mois à Grenade, et de me rendre après cela auprès du comte de Polan.

Comme l'heure du diner approchait, je demandai à mon hôtesse s'il n'y avait pas quelque auberge dans le voisinage. Elle me répondit qu'il y en avait une excellente à deux pas de sa maison, que l'on y était bien servi et qu'il y allait quantité d'honnêtes gens. Je me la fis enseigner et je m'y rendis bientôt. J'entrai dans une grande salle qui ressemblait assez à un réfectoire. Dix à douze hommes assis à une longue table couverte d'une nappe malpropre, s'y entretenaient en mangeant chacun sa petite portion. L'on m'apporta la mienne, qui dans un autre temps sans doute m'aurait fait regretter la table que je venais de perdre. Mais j'étais alors si piqué contre l'archevêque, que la frugalité de mon auberge me paraissait préférable à la bonne chère qu'on faisait chez lui. Je blâmais l'abondance des mets dans les repas; et, raisonnant en docteur de Valladolid : Malheur, disais-je, à ceux qui fréquentent ces tables pernicieuses où il faut sans cesse être en garde contre sa sensualité, de peur de trop charger son estomac! Pour peu que l'on mange, ne manget-on pas toujours assez? Je louais dans ma mauvaise humeur des aphorismes que j'avais jusqu'alors fort négligés.

Dans le temps que j'expédiais mon ordinaire, sans craindre de pas.ser les bornes de la tempérance, le licencié Louis Garcias, devenu curé de Gabie de la minière que ie l'ai dit ci-devant, arriva dans la salle. Du mo' ient qu'il miiperçut, il vint me saluer d'un air empressé, ou .(utôt en faisant toutes les démonstrations d'un homme qui ;ent une joie excessive. Il me serra entre ses bras, et je fr obligé d'essuyer un très long compliment sur le service q le je lui avais rendu. Il me fatiguait à force de se montre- reconnaissant. Il se plaça près de moi en me disant: Oh! vi ^ Dieu! mon cher patron, puisque ma bonne fortune veut qu - je vous rencontre, nous ne nous séparerons pas sans boir' . Mais, comme il n'y a pas de bon vin dans cette auberge, je vous mènerai, s'il vous plaît, après notre petit dîner, dans un endroit où je vous régalerai d'une bouteille de Lucène

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(les plus secs, et d'un muscat de Foncaral exquis. Il faut que nous fassions cette débauche : ne me refusez pas, je vous prie, cette satisfaction. Que n'ai-je le bonheur de vous posséder quelques jours seulement dans mon presbytère de Gabie ! vous y seriez reçu comme un généreux Mécène à qui je dois la vie aisée et tranquille que j'y mène.

Pendant qu'il me tenait ce discours, on lui apporta sa portion. Il se mit à manger, sans pourtant cesser de me dire par intervalles quelque chose de flatteur. Je saisis ce temps-là pour parler à mon tour, et comme il n'oublia pas de me demander des nouvelles de son ami le maître d'hôtel, je ne lui fis pas un mystère de ma sortie de l'archevêché. Je lui contai même jusqu'aux moindres circonstances de ma disgrâce, qu'il écouta fort attentivement. Après tout ce qu'il venait de me dire, qui ne se serait pas attendu à l'entendre, pénétré d'une douleur reconnaissante, déclamer contre l'archevêque! Mais c'est à quoi il ne pensait nullement; au contraire, il devint froid et rêveur, acheva de dîner sans me dire une parole; puis, se levant de table brusquement, il me salua d'un air glacé et disparut. L'ingrat, ne me voyant plus en état de lui être utile, s'épargnait jusqu'à la peine de me cacher ses sentiments. Je ne fis que rire de son ingratitude; et, le regardant avec tout le mépris qu'il méritait, je lui criai d'un ton assez haut pour être entendu : Holà! ho! sage aumônier de religieuses, allez faire rafraîchir ce délicieux vin de Lucène dont vous m'avez fait fête !

VI. — Gil Blas va voir jouer les comédiens de Grenade. De l'étonnement où le jeta la vue d'une actrice, et de ce qu'il en arriva.

Gardas n'était pas hors de la salle, qu'il y entra deux cavaliers fort proprement vêtus, qui vinrent s'asseoir auprès de moi. Ils commencèrent à s'entretenir des comédiens de la troupe de Grenade, et d'une comédie nouvelle qu'on jouait alors. Cette pièce, suivant leurs discours, faisait grand bruit dans la ville. Il me prit envie de l'aller voir représenter dès ce jour-là. Je n'avais point été à la comédie depuis que j'étais à Grenade. Gomme j'avais presque toujours demeuré à l'archevêché, où ce spectacle était frappé d'anathème, je n'avais eu garde de me donner ce plaisirlà. Les homélies avaient fait tout mon amusement.

Je me rendis donc dans la salle des comédiens lorsqu'il en fut temps, et j'y trouvai une nombreuse assemblée. J'entendis faire autour de moi des dissertations sur la pièce avant qu'elle com-

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