XXVI NOTICE SUR ALAIN-RENE LESAGE ET SES OEUVRES
aîné, René-André, entraîné par une vocation irrésistible, abandonna le barreau pour le théâtre. Il débuta le 28 mai 1726, sous le nom de Montménil, dans le rôle de Mascarille de V Étourdi. Il fut également très applaudi dans le rôle d'Hector du Joueur, et dans celui de La Branche de Crispin rival de son maître. Malgré ces brillants succès, il ne trouva pas grâce devant son père qui cessa de le voir. Plus tard, lorsqu'il eut acquis une grande réputation comme comédien, celui-ci le revit. Déjà un rapprochement avait eu lieu, lorsque des amis communs emmenèrent le vieillard au Théâtre-Français, où il vit Montménil dans Turcaret. Lesage l'applaudit, pleura de joie et lui rendit toute sa tendresse.
Mais il eut un autre sujet d'affliction. Son troisième fils, François- Antoine, se donna également à la carrière dramatique. Il alla jouer en province sous le nom de Pittenec, et revint à Paris en 1734.
Le second fils de Lesage, Julien-François, suivit une voie toute différente. Il se fit ecclésiastique et obtint un canonicat à la cathédrale de Boulogne-sur-Mer, où il ne tarda pas à jouir de la considération scnérale.
Une fois rentré en grâce auprès de son père, Montménil, qui était resté célibataire, se dévoua à sa famille dont il devint le soutien. Il habitait avec son père, sa mère et sa sœur, dans la rue Saint-Jacques-du- Haut-Pas, et il ne les quittait que pour aller au théâtre. Lesage passait, en attendant son fils, ses soirées dans un café voisin. Les assistants formaient cercle autour de lui. Quelques-uns même montaient sur les tables et sur les sièges, afin de ne rien perdre des fines causeries et des anecdotes que ce grand observateur de la nature humaine savait, de sa belle voix bien timbrée, raconter avec la même grâce et la même force qu'il avait fait autrefois dans ses écrits.
Montménil, l'appui de la vieillesse de son père et l'espoir de sa famille, perdit prématurément la vie dans une partie de chasse aux environs de Paris, à l'âge de quarante-huit ans. Lesage fut accablé par .cette perte inattendue. Il quitta Paris, avec sa femme et sa fille, et se retira à Boulogne auprès de son fils le chanoine. Celui-ci fit tous ses efforts pour atténuer, dans la plus large mesure, le chagrin éprouvé par son père, et il recueillit sa famille qui, sans lui, eût été dans un état voisin de la misère.
NOTICE sua ALAIN-RENE LESAGE ET SES OEUVRES XXVII
Le comte de Tressan commandait alors dans le Boulonnais; il visita la famille de Lesage, et obtint de la reine, Marie Leczinska, une pension sur un bénéfice au profit du chanoine. Longtemps après les visites qu'il fît au. romancier, le comte écrivit une lettre intéressante à un correspondant resté inconnu. Cette lettre est le seul document que l'on possède sur les dernières années de Lesage. La voici :
Paris, ce 20 janvier 1780.
« Vous m'avez prié de vous donner quelques notions sur les derniers jours du célèbre auteur de Gil Blas et de plusieurs ouvrages estimés. Voici, Monsieur, les seules que je puisseVous donner. Après la bataille de Fontenoy, à la fin de 1745, le feu roi n'ayant nommé personne pour servir sous les ordres de M. Le Maréchal de Richelieu, les événements et de nouveaux ordres m'arrêtèrent à Boulogne-sur-Mer, où je restai commandant en Boulonnais, Ponthieu et Picardie.
« Ayant su que M. Lesage, âgé d'environ quatre-vingts ans, et son épouse à peu près du même âge habitaient à Boulogne, un de mes premiers soins fut de les aller voir, et de m'assurer par moi-même de leur état présent. Je les trouvai logés chez leur fils, chanoine de la cathédrale de Boulogne, et jamais la piété filiale ne s'est occupée avec plus d'amour à soigner et à embellir les derniers jours d'un père et d'une mère qui n'avaient presque aucune autre ressource que les médiocres revenus de ce fils.
« M. l'abbé Lesage jouissait à Boulogne d'une haute considération. Son esprit, ses vertus, son dévouement à servir ses proches, le rendirent cher à monseigneur de Pressy, son digne évêque, à ses confrères et à la société. #
« J'ai vu peu de ressemblances aussi frappantes que celles de l'abbé Lesage avec le sieur Montménil, son frère ; il avait même une partie de ses talents et de ses dons les plus aimables ; personne ne lisait des vers avec plus d'agrément ; il possédait l'art si rare de ces tons variés, de ces courts repos, qui, sans être une déclamation, impriment aux auditeurs le sentiment et les beautés qui caractérisent un ouvrage.
« Je regrettais et j'avais connu le sieur Montménil ; je me pris d'estime et d'amitié pour son frère; et la feue reine, sur le compte que j'eus l'honneur de lui rendre de sa position et de son peu de fortune, lui fit accorder une pension sur un bénéfice.