LIVRE SEPTIÈME
chante à ravir: aussi se nomme-t-elle la senora Sîrena. Comme je lui porte tous les matins un billet doux, je viens de la voir. Je lui ai proposé de faire passer le seigneur don Annibal pour son oncle, et d'engagerpar cette supposition son galant à le protéger. Klle veut bien entreprendre cette affaire. Outre le petit profit qu'elle y envisage, elle sera charmée qu'on la croie nièce d'un brave gentilhomme.
Le seigneur de Ghinr.hilla fit la grimace à ce discours. Il témoigna de la répugnauce à se rendre complice d'une espièglerie, et encore plus à souffrir qu'une aventurière le déshonorât en se disant de sa famille. Il n'en était pas seulement blessé par rapport à lui; il voyait pour ainsi dire là-dedans une ignominie rétroactive pour ses aïeux. Cette délicatesse parut hors de saison à Pédrille, qui en fut choqué. Vous moquez-vous, s'écria-t-il, de le prendre sur ce ton-là? Voilà comme vous êtes faits, vous autres nobles à chaumières! vous avez une vanité ridicule. Seigneur cavalier, poursuivit-il en m'adressant la parole, n'admirezvous pas les scrupules qu'il se fait? Vive Dieu! c'est bien à la cour qu'il y faut regarder de si près! Sous quelque vilaine forme que la fortune s'y présente, on ne la laisse point échapper.
J'applaudis à ce que dit Pédrille; et nous haranguâmes si bien tous deux le capitaine, que nous le fîmes malgré lui devenir oncle de Sirena. Quand nous eûmes gagné cela sur son- orgueil, ce qui ne nous fut pas aisé, nous nous mîmes tous trois à faire pour le ministre un nouveau placet, qui fut revu, augmenté et corrigé. Je l'écrivis ensuite proprement, et Pédrille le porta àl'Aragonaise, qui dès le soir même en chargea le seigneur don Rodrigue, H qui elle parla de façon que ce secrétaire, la croyant véritalilement nièce du capitaine, promit de s'employer pour lui. Peu de jours après nous vîmes l'effet de cette manœuvre. Pédrille levint à notre hôtel d'un air triomphant. Bonne nouvelle! dit-il il Chinchilla. Le roi fera une distribution de commanderies, de bénéfices et de pensions où vous ne serez pas oublié; c'est de quoi je suis chargé de vous assurer. Maif j'ai ordre, de vous demander en même temps quel présent vous prétendez faire à Sirena. Pour moi, je vous déclare que je ne veux rien; je préfère à tout l'or du monde le plaisir d'avoir contribué à améliorer la fortune de mon ancien maître. 11 n'en est pas de même de notre nymphe d'Albarazin : elle est un peu juive lorsqu'il s'agit d'obliger le prochain; elle a ce petit défaut-là, elle prendrait l'argent de son propre père; jugez si elle refusera celui d'un oncle supposé!
Elle n'a qu'à dire ce qu'elle exige de moi, répondit don Annibal. Si elle veut tous les ans le tiers de la pension que j'obtiendrai, je
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le lui promets; et cela doit lui suffire, quand il s'agirait de tous les revenus de Sa Majesté Catholique. Je me fierais bien à votre parole, moi, répliqua le Mercure de don Rodrigue; je sais bien qu'elle vaut le jeu : mais vous avez affaire à une petite pers,onne naturellement fort défiante. D'ailleurs elle aimera beaucoup mieux que vous lui donniez, une fois pour toutes, les deux tiers d'avance en argent comptant. Eh! où diable veut-elle que je les prenne? interrompit brusquement l'officier; me croit-elle un contador-mayor? Il faut que vous ne l'ayez pas instruite de ma situation. Pardonnez-moi, repartit Pédrille : elle sait bien que vous êtes plus gueux que Job; après ce que je lui ai dit, elle ne saurait l'ignorer. xMais ne vous mettez pas en peine; je suis un homme fertile en expédients. Je connais un vieux coquin d'oydor qui se plaît à prêter ses espèces à dix pour cent. Vous lui ferez par-devant notaire un transport avec garantie de la première année de votre pension, pour pareille somme que vous reconnaîtrez avoir reçue de lui et que vous toucherez en effet, à l'intérêt près. A l'égard de la garantie, le prêteur se contentera de votre château de Chinchilla, tel qu'il est : vous n'aurez point de dispute là-dessus.
Le capitaine protesta qu'il accepterait ces conditions s'il était assez heureux pour avoir quelque part aux grâces qui seraient distribuées le lendemain. Ce qui ne manqua pas d'arriver. Il fut gratifié d'une pension de trois cents pistoles sur une commanderie. Aussitôt qu'il eut appris cette nouvelle, il donna toutes les sûretés qu'on exigea de lui, fit ses petites affaires, et s'en retourna dans la Castille nouvelle avec quelques pistoles de reste.
XIII. — Gil Blas rencontre à la cour son cher ami Fabrice. Grande joie de part et d'autre. Où ils allèrent tous deux, et de la curieuse conversation qu'ils eurent ensemble.
Je m'étais fait une habitude d'aller tous les matins chez le roi, où je passais deux ou trois heures entières à voir entrer et sortir les grands, qui me paraissaient là sans cet éclat dont ils sont ailleurs environnés.
Un jour que je me promenais et me carrais dans les appartements, y faisant, comme beaucoup d'autres, une assez sotte figure, j'aperçus Fabrice que j'avais laissé à Valladolid au service d'un administrateur d'hôpital. Ce qui m'étonna, c'est qu'il s'entretenait familièrement avec le duc de Médina Sidonia et le marquis de Sainte-Croix. Ces deux seigneurs, à ce qu'il me semblait, pre-