LIVRE SEPTIEME
naient plaisir à rentendre. Avec cela, il élail velu aussi | roprement qu'un noble cavalier.
Ne me tromperais-je point? disais-je en moi-mêm^^; est-ce bien là le fils du barbier Nunez? C'est peut-être quelque jeune courtisan qui lui ressemble. Je ne demeurai pas lon.tei ps dans le doute. Les seigneurs s'en allèrent; j'abordai Fabrice. Il me reconnut dans le moment, me prit par ia main, et, après m'avoir fait percer la foule avec; lui pour sortir des appartements : Mon cher Gil Blas, me dit-il en m'embrassant, je suis ravi de te revoir. Que fais-tu à Madrid? es-tu encore en condition? as-tu quelque charge à la cour? dans quel état sont tes affaires? Rends-moi compte de tout ce qui t'est arrivé depuis ton départ précipité de ValladoHd. Tu me demandes bien des choses à la fois, lui répon- Jis-je; et nous ne sommes pas dans un lieu propre à conter des aventures. Tu as raison, reprit-il; nous serons mieux chez moi. Viens, je vais t'y mener. Ce n'est pas loin d'ici. Je suis libre, agréablement logé, parfaitement bien dans mes meubles; je vis content, et suis heureux, puisque je crois l'être.
J'acceptai le parti, et me laissai entraîner par Fabrice, qui me fit arrêter devant une maison de belle apparence, où il me dit qu'il demeurait. Nous traversâmes une cour, où il y avait d'un côté un grand escalier qui conduisait à des appartements superbes, et de l'autre une petite montée aussi obscure qu'étroite, par où nous montâmes au logement qui m'avait été vanté. Il consistait en une seule chambre, de laquelle mon ingénieux ami s'en était fait quatre séparées par des cloisons de sapin. La première servait d'antichambre à la seconde où il couchait : il faisait son cabinet de la troisième, et sa cuisine de la dernière. La chambre et l'antichambre étaient tapissées de cartes géographiques, de thèses de philosophie, et les meubles répondaient à la tapisserie. C'était un grand lit de brocard tout usé, de vieilles ■haises de serge jaune, garnies d'une frange de soie de Grenade le la même couleur, une table à pieds doré% couverte d'un cuir qui paraissait avoir été rouge, et bordé d'une crépine dé faux or levenu noir par le laps de temps, avec une armoire d'ébène, )rnée de figures grossièrement sculptées. Il avait pour bureau, dans son cabinet, une petite table; et sa bibliothèque était composée de quelques livres, avec plusieurs liasses de papiers qu'on voyait sur des ais disposés par étages le long du mur. Sa cuisine, qui ne déparait pas le reste, contenait de la poterie et d'autres ustensiles nécessaires.
Fabrice, après m'avoir 4onné le loisir de considérer son appartement, me dit : Que penses-tu de mon ménage et de mon logement? n'en es-tu pas enchanté? Oui, ma foi, lui répondis-je en
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souriant. Il faut que tu ne fasses pas mal tes affaires à Madrid pour y être aussi bien nippé. Tu as sans doute quelque commission? Le ciel m'en préserve! répliqua-t-il. Le parti que j'ai pris est au-dessus de tous les emplois. Un homme de distinction, à qui cet hôtel appartient, m'y a donné une chambre dont j'ai fait quatre pièces que j'ai meublées comme tu vois. Je ne m'occupe que de choses qui me font plaisir, et je ne sens pas la nécessité. Parle-moi plus clairement, interrompis-ie ; tu irrites l'envie que j'ai d'apprendre ce que tu fais. Eh bien! me dit-il, je vais te contenter. Je suis devenu auteur, je me suis jeté dans le bel esprit; j'écris en vers et en prose; je suis au poil et à la plume.
Toi, favori d'Apollon! m'écriai-je en riant; voilà ce que je n'aurais jamais deviné; je serais moins surpris de te voir toute autre chose. Quels charmes as-tu donc pu trouver dans la condition des poètes? Il me semble que ces gens-là sont méprisés dans la vie civile, et qu'ils n'ont pas un ordinaire réglé. Eh fi! s'écria-t-il à son tour. Tu me parles de ces misérables auteurs dont les ouvrages sont le rebut des libraires et des comédiens. Faut-il s'étonner si l'on n'estime pas de semblables écrivains? Mais les bons, mon ami, sont sur un meilleur pied dans le monde; et je puis dire, sans vanité, que je suis du nombre de ceux-ci. Je n'en doute pas, lui dis-je : tu es un garçon plein d'esprit; ce que tu composes ne doit pas être mauvais. Je ne suis en peine que de savoir comment la rage d'écrire a pu te prendre; cela me paraît digne de ma curiosité.
Ton étonnement est juste, reprit Nunez. J'étais si content de mon état chez le seigneur Manuel Ordonnez, que je n'en souhaitais pas d'autre. Mais mon génie s'élevant peu à peu, comme celui de Plante, au-dessus de la servitude, je composai une comédie que je fis représenter par des comédiens qui jouaient à Valladolid. Quoiqu'elle ne valût pas le diable, elle eut un fort grand succès. Je jugeai par là que le public était une bonne vache à lait qui se laissait aisément traire. Cette réflexion et la fureur de faire de nouvelles pièces me détachèrent de l'hôpital. L'amour de la poésie m'ôta celui des richesses. Je résolus de me rendre à Madrid, comme au centre des beaux-esprits, pour y former mon goût. Je demandai mon congé à l'administrateur, qui ne me le donna qu'à regret, tant il avait d'affection pour moi. Fabrice, me dit-il, pourquoi veux-tu me quitter? t'aurais-je donné, sans y penser, quelque sujet de mécontentement? Non, lui répondis-je, seigneur; vous êtes le meilleur de tous les maîtres, et je suis pénétré de vos bontés; mais vous savez qu'il faut suivre son étoile. Je me sens né pour éterniser mon nom par des ouvrages d'esprit. Quelle folie ! me répliqua ce bon bour-