LIVRE SEPTIEME
geois. Tu as déjà pris racine à l'iiôpital; tu es du bois dont on fait les économes, et quelquefois même les administrateurs. Tu veux quitter le solide pour t'occuper de fadaises. Tant pis pour toi, mon enfant.
L'administrateur, voyant qu'il combattait inutilement mon dessein, me paya mes gages, et me fit présent d'une cinquantaine de ducats pour reconnaître mes services. De manière qu'avec cela, et ce que je pouvais avoir grappillé dans les petites commissions dont on avait chargé mon intégrité, je fus en état, en arrivant à Madrid, de me mettre proprement; ce que je ne manquai pas de faire, quoique les écrivains de notre nation ne se piquent guère de propreté. Je connus bientôt Lope de Vega Carpio, Miguel Cervantes de Saavedra et les autres fameux auteurs ; mais préférablement à ces grands hommes, je choisis pour mon précepteur un jeune bachelier cordouan, l'incomparable don Louis de Gongom, le plus beau génie que l'Espagne ait jamais produit. Il ne veut pas que ses ouvrages soient imprimés de son vivant, il se contente de les lire à ses amis. Ce qu'il a de particulier, c'est que la nature l'a doué du rare talent de réussir dans toutes sortes de poésies. Il excelle principalement dans les pièces satiriques : voilà son fort. Ce n'est pas, comme Lucilius, un fleuve bourbeux qui entraîne avec lui beaucoup de limon; c'est le Tage qui roule des eaux pures sur un sable d'or.
Tu me fais, dis-je à Fabrice, un beau portrait de ce bachelier, et je ne doute pas qu'un personnage de ce mérite-là n'ait bien des envieux. Tous les auteurs, répondit-il, tant bons que mauvais, se déchaînent contre lui. Il aime l'enflure, dit l'un, les pointes, les métaphores et les transpositions. Ses vers, dit un autre, ont l'obscurité de ceux que les prêtres saliens chantaient dans leurs processions, et que personne n'entendait. Il y en a même qui lui reprochent de faire tantôt des sonnets ou des romances, tantôt des comédies, des dizains et des létrilles, comme s'il avait follement entrepris d'effacer les meilleurs écrivains dans tous les genres. xMais tous ces traits d# jalousie ne font que s'émousser contre une muse chérie des grands et de la multitude.
C'est donc sous un si habile maître que j'ai fait mon apprentissage, et j'ose dire, sans vanité, qu'il y paraît. J'ai si bien pris son esprit, que je compose déjà des morceaux abstraits qu'il avouerait. Je vais, à son exemple, débiter ma marchandise dans les grandes maisons, où l'on me reçoit à merveille, et où j'ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. Il est vrai que j'ai le débit séduisant; ce qui ne nuit pas à mes compositions. Enfin je suis aimé de plusieurs seigneurs, et je vis surtoutavec le duc de "Médina Sidonia comme Horace vivait avec Mecenas.
Voilà, poursuivit Fabrice, de quelle manière j'ai été métamorphosé en auteur. Je n'ai plus rien à te conter. C'est à toi, Cil Blus, à chanter tes exploits!
Alors je pris la parole, et. supprimant toute circonstance indifférente, je lui fis le détail qu'il demandait. Après cela il fut question de dîner. Il tira de son armoire d'ébène des serviettes, du pain, un reste d'épaule de mouton rôtie, une bouteille d'excellent vin, et nous nous mîmes à table avec toute la gaîté de deux amis qui se rencontrent après une longue séparation. Tu vois, me dit-il, ma vie libre et indépendante. Si je voulais suivre l'exemple de mes confrères, j'irais tous les jours manger chez des personnes de qualité; mais, outre que l'amour du travail me retient souvent au logis, je suis un petit Aristippe. Je m'accommode également du grand monde et de la retraite, de l'abondance et de la frugalité.
Nous trouvâmes le vin si bon, qu'il fallut tirer de l'armoire une seconde bouteille. Entre la poire et le fromage, je lui témoignai que je serais bien aise de voir quelqu'une de ses productions. Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnet qu'il me lut d'un air emphatique. Néanmoins, malgré le charme de la lecture, je trouvai l'ouvrage si obscur, que je n'y compris rien du tout. Il s'en aperçut. Ce sonnet, me dit-il, ne te paraît pas fort clair, n'est-ce pas? Je lui avouai que j'y aurais voulu un peu plus de netteté. Il se mit à rire à mes dépens. Si ce sonnet, reprit-il, n'est guère intelligible, tant mieux, mon ami. Les sonnets, les odes et les autres ouvrages qui veulent du sublime ne s'accommodent pas du simple et du naturel; c'est l'obscurité qui en fait tout le mérite. Il suffit que le poète croie s'y entendre. Tu te moques de moi, interrompis-je. Il faut du bon sens et de la clarté dans toutes les poésies, de quelque nature qu'elles soient; et si ton incomparable Gongora n'écrit pas plus clairement que toi, je t'avoue que j'en rabats bien. C'est un poète qui ne peut tout au plus tromper que son siècle. Voyons présentement de ta prose.
Nunez me fit voir une préface qu'il prétendait, disait-il, mettre à la tête d'un recueil de comédies qu'il avait sous presse. Ensuite il me demanda ce que j'en pensais. Je ne suis pas, lui dis-je, plus satisfait de ta prose que de tes vers. Ton sonnet n'est qu'un pompeux galimatias; et il y a dans ta préface des expressions trop recherchées, des mots qui ne sont point marqués au coin du public, des phrases entortillées, pour ainsi dire. En un mot ton style est singulier. Les livres de nos bons et anciens auteurs ne sont pas écrits comme cela. Pauvre ignorant, s'écria Fabrice, tu ne sais pas que tout prosateur qui aspire aujourd'hui à la