‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 204 sur 219 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

réputation d'une plume délicate afTecte cette singularité de style, ces expressions détournées qui te choquent. >'ous sommes cinq ou six novateurs hardis ^ qui avons entrepris de changer la langue du blanc au noir; et nous en viendrons à bout, s'il plaît à Dieu, en dépit de Lope de Vega, de Solis, de Cervantes, et de tous les autres beaux-esprits qui nous chicaneut sur nos nouvelles façons de parler. Nous sommes secondés par nombre de partisans de distinction; nous avons dans notre cabale jusqu'à des théologiens^.

Après tout, continua-t-il, notre dessein est louable; et, le préjugé à part, nous valons mieux que ces écrivains naturels qui parlent comme le, commun des hommes. Je ne sais pas pourquoi il y a tant d'honnêtes gens qui les estiment. Cela était fort bon à Athènes et à Rome, où tout le monde était confondu; et c'est pourquoi Socrate dit à Alcibiade que le peuple est un excellent maître de langue. Mais à Madrid nous avons un bon et un mauvais usage, et nos courtisans s'expriment autrement que nos bourgeois. Tu peux m'en croire; enfin notre style nouveau l'emporte sur celui de nos antagonistes. Je veux par un seul trait te faire sentir la différence qu'il y a de la gentillesse de notre diction à la platitude de la leur. Ils diraient, par exemple, tout uniment : Les intermèdes embellissent une comédie; et nous nous disons plus joliment : Les intermèdes font beauté (/ans une comédie. Remarque bien ce font beauté. En sens-tu tout le brillant, toute la délicatesse, tout le mignon?

J'interrompis mon novateur par un éclat de rire. Va, Fabrice, lui dis-je, tu es un original avec ton langage précieux. Et toi, me répondit-il, tu n'es qu'une bête avec ton style naturel. Allez, poursuivit-il en m'appliquant ces paroles de l'archevêque de Grenade, allez trouver mon trésorier; qu'il vous compte cent ducatiS, et que le ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur Gil Blas ; je vous souhaite un peu plus de goût. Je renouvelai mes ris à cette saillie; et Fabrice, me pardonnant d'avoir parlé avec irrévérence de ses écrits, ne perdit rien de fa belle humeur. Nous achevâmes de boire notre seconde bouteille : après quoi nous nous levâmes de table tous deux assez bien conditionnés. Nous sortîmes dans le dessein de nous aller promener au Prado; mais en passant devant la porte d'un marchand de liqueurs, il nous prit fantaisie d'entrer chez lui.

1. Ceci s'applique à Lamotte, Fontenelle, Marivaux, etc. Du temps de Lesage on se plaignait de la corruption du style et des néologismes.

2. Cet autre trait contre le style prétentieux vise le père Berruyer, l'abbé Houlteville, etc.

Il y avait ordinairement bonne compagnie dans cet endroit-là. Je vis, dans deux salles séparées, des cavaliers qui s'amusaient différemment. Dans l'une on jouait à la prime et aux échecs, et dans l'autre dix à douze personnes étaient fort attentives à écouter deux beaux-esprits de profession qui disputaient. Nous n'eûmes pas besoin de nous approcher d'eux pour entendre qu'une proposition de métaphysique faisait le sujet de leur dispute; car ils parlaient avec tant de chaleur et d'emportement, qu'ils avaient l'air de deux possédés. Je m'imagine que si on leur eût mis sous le nez l'anneau d'Eléazar, on aurait vu sortir les démons par leurs narines. Eh! bon Dieu! dis-je à mon compagnon, quelle vivacité! quels poumons! Ces disputeurs étaient nés pour être des crieurs publics. La plupart des hommes sont déplacés. Oui, vraiment, répondit-il : ces gens-ci sont apparemment de la race de Novius, ce banquier romain dont la voix s'élevait au-dessus du bruit des charretiers. Mjiis, ajouta-t-il, ce qui me dégoûterait le plus de leurs discours, c'est qu'on en a les oreilles infructueusement étourdies. Nous nous éloignâmes de ces métaphysiciens bruyants, et par là je fis avorter une migraine qui commençait à me prendre. Nous allâmes nous placer dans un coin de l'autre salle, d'où, en buvant des liqueurs rafraîchissantes, nous nous mîmes à examiner les cavaliers qui entraient et ceux qui sortaient. Nunez les connaissait presque tous. Vive Dieu ! s'écria-t-il, la dispute de nos philosophes ne finira pas sitôt; voici des troupes fraîches qui arrivent. Ces trois hommes qui entrent vont se mettre de la partie. Mais vois-tu ces deux originaux qui sortent? Ce petit personnage basané, sec, et dont les cheveux plats et longs lui descendent par égale portion par devant et par derrière, s'appelle don Julien de Villanuno. C'est un jeune oydor qui tranche du petit-maître. Nous allâmes un de mes amis et moi dîner chez lui l'autre jour. Nous le surprîmes dans une occupation assez singulière. Il se divertissait dans son cabinet à jeter et à se faire apporter par un grand lévrier les sacs d'un procès dont il est rapporteur, et que le chien déchirait à belles dents. Ce licencié qui l'accompagne, cette face rubiconde, se nomme don Chérubin Tonto. C'est un chanoine de l'église de Tolède, le plus imbécile mortel qu'il y ait au monde. Cependant, à son air riant et spirituel, vous lui donneriez beaucoup d'esprit. 11 a des yeux brillants avec un rire fin et malicieux. On dirait qu'il pense très finement. Lit-on devant lui un ouvrage délicat, il l'écoute avec une attention que vous croyez pleine d'intelligence, et toutefois il n'y comprend rien. Il était du repas chez l'oydor. On y dit mille jolies choses, une infinité de bons mots. Don Chérubin ne parla pas; mais il applaudissait avec des

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