‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 209 sur 219 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

et franchement je n'y eus point de regret. Ce n'était, à proprement parler, qu'un emploi honorable d'espion, qu'un poste qui n'avait rien de solide, au lieu qu'en devenant monsieur l'intenilant, je me voyais maître du coffre-fort, et c'est là le principal, ('/est toujours ce domestique-là qui tient le premier rang dans une maison; et il y a tant de petits bénéfices attachés à son administration, qu'il s'enrichirait infailliblement quand même il -erait honnête homme.

Mon Napolitain, qui n'était pas au bout de ses flnesses, remarquant que j'avais un zèle brutal, et que je me mettais sur le pied de voir tous les matins les viandes qu'il achetait et d'en bmir registre, cessa d'en détourner; mais le bourreau continua l'en prendre la même quantité chaque jour. Par cette ruse, lugmentantle profit quil tirait de la desserte de la table qui lui appartenait de droit, il se mit en état d'envoyer du moins de la viande cuite à sa mignonne, s'il ne pouvait plus lui en fournir de crue. Le diable n'y perdait rien, et le comte n'était guère plus ivàncé d'avoir le phénix des intendants. L'abondance excessive lue je vis alors régner dans les repas me fit deviner ce nouveau tour; et j'y mis bon ordre aussitôt en retranchant le superflu

• le chaque service; ce que je fis toutefois avec tant de prudence, (ju'on n'y aperçut point un air d'épargne. On eût dit que c'était toujours la même profusion; et néanmoins par cette économie je ne laissai pas de diminuer considérablement la dépense. Voilà ce que le patron demandait ; il voulait ménager sans paraître moins magnifique. Son avarice était subordonnée à son ostentation.

Je n'en demeurai point là; je réformai un autre abus : trouvant que le vin allait bien vite, je soupçonnai qu'il y avait encore (le la tricherie de ce côté-là. Effectivement, s'il y avait, par •xemple, douze cavaliers à la table du seigneur, il se buvait cinluante et quelquefois jusqu'à soixante bouteilles. Cela m'éton- II ait; je consultai là-dessus mon oracle, c'est-à-dire mon marmiton, avec qui j'avais des entretiens secrets^et qui me rapportait fidèlement tout ce qui se disait et se faisait dans la cuisine, où il n'était suspect à personne. Il m'apprit que le dégât dont je me plaignais venait d'une nouvelle ligue faite entre le maître d'hôtel, le cuisinier et les laquais qui versaient à boire; que ceux-ci 1 .importaient les bouteilles à demi pleines, qui se partageaient

• nsuite entre les confédérés. Je parlai aux laquais; je les menaçai le les mettre à la porte s'ils s'avisaient de récidiver, et il n'en tullut pas davantage pour les faire rentrer dans leur devoir. Mon maître, que j'avais grand soin d'informer des moindres choses que je faisais pour son bien, me comblait de louanges et

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prenait de jour en jour plus d'affection pour moi. De mon côté, pour récompenser le marmiton qui me rendait de si bons offices, je le fis aide de cuisine. C'est ainsi que, dans les bonnes maisons, un fidèle domestique fait son chemin.

Le Napolitain enrageait de me rencontrer partout; et ce qui le mortifiait cruellement, c'étaient les contradictions qu'il avait à essuyer de ma part toutes les fois qu'il s'agissait de me rendre ses comptes; car, pour mieux lui rogner les ongles, je me donnais la peine d'aller dans les marchés pour savoir le prix des denrées. De sorte que je le voyais venir après cela; et, comme il ne manquait pas de vouloir ferrer la mule, je le relançais vigoureusement. J'étais bien persuadé qu'il me maudissait cent fois le jour; mais le sujet de ses malédictions m'empêchait de craindre qu'elles ne fussent exaucées. Je ne sais comment il pouvait résister à mes persécutions et ne pas quitter le service du seigneur sicilien. Sans doute que, malgré tout cela, il y trouvait son compte.

Fabrice, que je voyais de temps en temps, et à qui je contais toutes mes prouesses d'intendant, jusqu'alors inouïes, était plus disposé à blâmer ma conduite qu'à l'approuver. Dieu veuille, me dit-il un jour, qu'après tout ceci ton désintéressement soit bien récompensé! Mais entre nous, si tu n'étais pas si roide avec le maître d'hôtel, je crois que tu n'en ferais pas plus mal. Eh quoi! lui répondis-je, ce voleur mettra effrontément, dans un état de dépense, à dix pistoles un poisson qui ne lui en aura coûté que quatre, et tu veux que je lui passe cet article? Pourquoi non? répliqua-t-il froidement : il n'a qu'à te donner la moitié du surplus, et il fera la chose dans les règles. Sur ma foi, notre ami, continua-t-il en branlant la tête, pour un homme d'esprit, vous vous y prenez bien mal, vous êtes un vrai gâte-maison, et vous avez bien la mine de servir longtemps, puisque vous n'écorchez pas l'anguille pendant que" vous la tenez. Apprenez que la fortune ressemble à ces coquettes vives et légères qui échappent aux galants qui ne les brusquent pas.

Je ne fis que rire des discours de Nunez; il en rit lui-même à son tour, et voulut me persuader qu'il ne me les avait pas tenus sérieusement. Il avait honte de m'avoir donné inutilement un mauvais conseil. Je demeurai ferme dans la résolution d'être toujours fidèle et zélé. Je ne me démentis point, et j'ose dire qu'en quatre mois, par mon épargne, je fis profit à mon maître de trois mille ducats pour le moins.

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