NOTICE SUR ALAIN-RENE LESAGE ET SES OEUVRES VII
il se maria avec Marie-Elisabeth Huyard, qui possédait plus de beauté et d'esprit que de richesses. Elle était fille d'André Huyard, bourgeois de Paris, et de Marie Carlos. Ils habitaient, comme leur gendre, rue du Vieux-Colombier. Le mariage fut célébré à l'église Saint-Sulpice. Lesage allait avoir vingt-sept ans, et sa femme vingt-deux. De cette union naquirent quatre enfants.
Cette entrée en ménage détermina la vocation de Lesage pour le lettres. Jusque-là il avait suivi la carrière du barreau, et s'était fait recevoir avocat au parlement. Son acte de mariage et l'acte de naissance de son premier fils, René- André, du 30 juillet 1695, en fournissent la preuve. Il y prend le titre d' « avocat » . Mais il ne tarda pas à changer de profession. H se destinait, cela n'est point douteux, à la carrière des lettres ; seulement elle ne lui offrait aucune sécurité, au point de vue des ressources, dont il avait absolument besoin. D'ailleurs, ne possédant point l'art de l'intrigue, il vécut quelque temps dans une situation fort gênée. Si l'on en croit une tradition, qui n'est appuyée sur aucune preuve matérielle, il accepta un emploi. Il devint secrétaire d'un fermier général, ou fiit placé soit dans les Aides, soit dans les Gabelles, du côté de Laval ou de Vitré. Il aurait quitté Paris vers la fin de 1695.
J.-J.-B. Audiffret admet volontiers cette hypothèse. On sait que Lesage publia, en 1695, une traduction libre des Lettres galantes d' Aristénètes auteur grec mort l'an 358 de notre ère. Or ce volume in-12 fut imprimé à Chartres, sous l'indication de Rotterdam. C'est Danchet, qui professait depuis trois ans la rhétorique dans cette ville, que Lesage avait chargé de surveiller cette impression. Audiffret suppose que ce dernier, relégué dans quelque petite ville de province ^lépourvue d'imprimerie, s'était vu obligé d'avoir recours aux bons offices de son ami. Cette preuve est bien fragile.
En tous cas, la tradition veut que Lesage ait accepté une place dans les finances. Eut-il à se plaindre de quelque injustice? fut-il déterminé par son peu de goût pour un emploi incompatible avec ses principes? C'est ce que l'on ignore. Toujours est-il qu'il abandonna cet emploi, et qu'il dut, comme La Bruyère, conserver, au fond de son cœur, une répugnance invincible pour les gens de finances, car son passage dans les fermes eut pour résultat final sa comédie de Turcaret.