NOTICE SUR ALAIN-RENE LESAGE ET SES OEUVRES
Quelque temps après parut la première partie du Diable boiteux. Elle eut deux éditions en 1707 et fut réimprimée à Amsterdam en 1708 et 17 10. Le cadre de cet ouvrage est tiré de el Diablo cojuelo de Louis Vêlez de Guevara ; mais il procède bien plus de La Bruyère. Sur vingt et un chapitres, il en a emprunté deux et demi à l'auteur espagnol, soit neuf historiettes et le cadre. Sept de ces historiettes se trouvent dans le chapitre m, et les deux autres remplissent quelques lignes seulement dans le reste du livre. Si l'on supprime, par la pensée, la forme de la mise en scène, on se trouve en présence d'une continuation des Caractères ou mœurs de ce sikh.
Ce roman, qui contient la satire de tous les états, loin d'être espagnol, est donc bien français. L'auteur n'y peint pas les mœurs de Madrid, mais celles de Paris. Son succès fut prodigieux. L'on raconte que deux jeunes gens s'étant rencontrés dans la boutique d'un libraire, alors qu'il n'y avait plus en vente que le dernier exemplaire de la seconde édition tirèrent l'épée, et le volume fut le prix du vainqueur, dans ce duel dû à une cause inaccoutumée.
Lesage donna une troisième édition du Diable boiteux en 1726. Il augmenta l'ouvrage d'un volume. Cette nouvelle édition contenait des remaniements importants. Il y ajouta les chapitres xi, xvii, xviii, XIX, XX et XXI. Rempli d'anecdotes piquantes, d'allusions malignes relatives à quelques contemporains, ce livre devint populaire. Ces anecdotes et ces allusions concernent notamment le fameux financier Paul Poisson, qui prit le nom de Bourvalais ; Dufresny, cet arrière-petitfils d'Henri IV, qui finit par épouser sa blanchisseuse pour ne pas lui payer cent écus qu'il lui devait, et pour en recevoir autant qu'elle lui apportait en mariage ; le comédien Baron, si fat et si vieux ; Ninon de Lenclos, cette coquette qui se joue des promesses de mariage de ses galants ; Fontenelle et La Motte, ces auteurs ennemis de la simplicité, etc. Cet ouvrage mérite la réputation qu'il a conservée jusqu'à nous, par la vérité de ses portraits, une critique vive et fine, un style nerveux, qui laissait déjà présager Gil Blas de Santillane.
Avant la fin de l'année 1707, Lesage avait présenté à la Comédie Française une pièce en un acte, les Étrennes, afin qu'elle fût jouée le i^'" jan-