‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 7 sur 219 · NOTICE SUR ALAIN-RENÉ LESAGE ET SES OEUVRES XI · texte numérisé non relu

NOTICE SUR ALAIN-RENÉ LESAGE ET SES OEUVRES XI

vicr 1708. Les comédiens la refusèrent sous prétexte qu'ils ne recevaient point de petites pièces entre la Saint-Martin et Pâques. L'auteur ne se laissa pas abattre par ce mauvais vouloir. Il mit sa pièce en cinq actes et la fit re'présenter sous le titre de Turcaret, mais après combien de difficultés vaincues !

Cette comédie constitue l'un des plus beaux titres de gloire de Lesage. Elle parut au moment où les traitants et les maltôtiers dévalisaient la France. Elle vint donc à son heure. Turcaret arrivait, en effet, à l'instant précis où la haine publique contre les gens de finances était à son comble. La cour, L ^loblesse, la bourgeoisie, tous à l'unisson partageaient cette haine vigoureuse contre les hommes d'argent. Aussi, les financiers mirent-ils tout en œuvre afin d'empêcher l'ouvrage de voir le jour, et leurs moyens d'action étaient puissants. L'auteur le comprit à merveille. Afin de préparer l'opinion en faveur de sa comédie, où il exhalait, sans doute, ses rancunes personnelles, tout en satisfaisant son indignation, Lesage en donnait lecture dans divers salons. Le succès qu'elle obtint alarma ceux qu'elle visait, à tel point que non seulement ils cabalèrent pour en empêcher la représentation, mais ils allèrent même jusqu'à offrir cent mille francs à l'auteur, afin qu'il retirât sa pièce. Rien n'y fit : Lesage pauvre refusa leurs offres, et sacrifia sa fortune plutôt que de renoncer au plaisir de bafouer les gens de finances, en les montrant ridicules et odieux.

• Mais il donna, dans cette occurrence, une autre preuve de la haute idée qu'il se faisait de sa dignité personnelle. La duchesse de Bouillon offrit à Lesage sa protection, et l'engagea à venir chez elle donner lecture de sa pièce. Au jour fixé, l'auteur fut -retenu au palais plus longtemps qu'il ne l'avait prévu, par le jugement d'un procès qu'il perdit. En entrant chez la duchesse, il s'excuse de son mieux, mais il est reçu avec hauteur; on lui reproche de s'être fait attendre pendant deux heures : « Madame, dit Lesage, je vous ai fait perdre deux heures, il est juste de vous les faire regagner. Je vous jure, avec tout le respect que je vous dois, que je n'aurai point l'honneur de vous lire ma pièce. » Il tire sa révérence et sort à l'instant. Les officieux le rattrapent dans l'escalier et font les plus grands efforts pour le ramener au salon ; leur démarche fut vaine. Jamais plus il ne remit les pieds chez la duchesse de Bouillon. Collé, qui a raconté cette anecdote, ajoute, et il a bien raison : « Si les auteurs étaient moins bas, les protecteurs ne seraient point insolents; on n'écrase que les bêtes qui rampent ». La comédie de Turcaret se trouva prête dans les premiers mois de 1 708,

)n lit, en effet, cette indication sur le (( livre des feuilles dassemblée » ,

Page 1