LIVRE TROISIÈME
.qu'attaquer ; et je ne sais ce qu'il en serait arrivé, s'il n'eût pas fait un faux pas en reculant, et ne fût tombé à la renverse. Je m'arrêtai aussitôt, et dis au prince : Relevez-vous! Pourquoi m'épargner? répondit-il ; votre pitié me fait injure. Je ne veux point, lui répliquai-je, profiter de votre malheur; je ferais tort à ma gloire. Encore une fois, relevez-vous, et continuons notre combat."
Don Pompeyo, dit-il en se relevant, après ce trait de générosité, l'honneur ne me permet pas de me battre contre vous. Que dirait-on de moi si je vous perçais le cœur? Je passerais pour un lâche d'avoir arraché la vie à un homme qui me la pouvait ôter. Je ne puis donc plus m'armer contre vos jours; et je sens que la reconnaissance fait succéder de doux transports aux mouvements furieux qui m'agitaient. Don Pompeyo, continuat-il, cessons de nous haïr l'un l'autre. Passons même plus avant : soyons amis. Ah ! Seigneur, m'écriai-je, j'accepte avec joie une proposition si agréable. Je vous voue une amitié sincère; et, pour commencer à vous en donner des marques, je vous promets de ne plus remettre le pied chez dona Hortensia, quand elle voudrait me revoir. .C'est moi, dit-il, qui vous cède cette dame; il est plus juste que je vous l'abandonne, puisqu'elle a naturellement de l'inclination pour vous. Non, non, interrompis-je ; vous l'aimez. Les bontés qu'elle aurait pour moi pourraient vous faire de la peine; je les sacrifie à votre repos. Ah! trop généreux Castillan, reprit Radzivill en me serrant entre ses bras, vos sentiments me charment. Qu'ils produisent de remords dans mon âme! Avec quelle douleur, avec quelle honte je me rappelle l'outrage que vous avez reçu! La satisfaction que je vous en ai faite dans la chambre du roi me paraît trop légère en ce moment. Je veux mieux réparer cette injure; et, pour en efTacer entièrement l'infamie, je vous offre une de mes nièces, dont je puis disposer. C'est une riche héritière, qui n'a pas quinze ans, et qui est encore plus belle que jeune.
Je fis là-dessus au prince tous les compléments que l'honneur d'entrer dans son alliance me put inspirer, et j'épousai sa nièce peu de jours après. Toute la cour félicita ce seigneur d'avoir fait la fortune d'un cavalier qu'il avait couvert d'ignominie, et mes amis se réjouirent avec moi de l'heureux dénoûraent d'une aventure qui devait avoir une plus triste fin. Depuis ce temps, messieurs, je vis agréablement à Varsovie; je suis aimé de mon épouse et j'en suis encore amoureux. Le prince Radzivill me donne tous les jours de nouveaux témoignages d'amitié, et j'ose me vanter d'être assez bien dans l'esprit du roi de Pologne. L'importance du voyage que je fais par son ordre à Madrid m'assure de son estime.
Lesace. I. 13
io-l HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE
VIII. — Quel accident obligea Gil Blas ù chercher une nouvelle condition.
Telle fut l'histoire que don Pompeyo raconta, et que nous entendîmes, le valet de don Alexo et moi, bien qu'on eût pris la précaution de nous renvoyer avant qu'il en commençât le récit. Au lieu de nous retirer, nous nous étions arrêtés à la porte, que nous avions laissée entr'ouverte, et de là nous n'en avions pas perdu un mot. Après cela ces seigneurs continuèrent de boire; mais ne poussèrent pas la débauche jusqu'au jour, attendu que don Pompeyo, qui devait parler le matin au premier ministre, était bien aise auparavant de se reposer un peu. Le marquis de Zenette et mon maître embrassèrent ce cavalier, lui dirent adieu, et le laissèrent avec son parent.
Nous nous couchâmes pour le coup avant le lever de l'aurore, nt don Mathias, à son réveil, me chargea d'un nouvel emploi. Gil Jiliis, me dit'il, prends du papier et de l'encre pour écrire deux ou trois lettres que je veux te dicter; jeté fais mon secrétaire. Bon! dis-je en moi-même, surcroît de fonctions; Gomme laquais je suis mon maître partout; comme valet de chambre je l'habille, et j'écrirai sous lui comme secrétaireXle ciel en soit loué! Je vais, comme la triple Hécate, faire trois personnages différents. Tu ne sais pas, continua-t-il, quel est mon dessein? Le voici : mais sois discret, il y va de ta vie. Gomme je trouve quelquefois des gens qui me vantent leurs bonnes fortunes, je veux, pour leur damer le pion, avoir dans mes poches de fausses lettres de femmes que je leur lirai. Gela me divertira pour un moment; et plus heureux que ceux de mes pareils qui ne font des conquêtes que pour avoir le plaisir de les publier, j'en publierai que je n'aurai pas eu la peine de faire. Mais, ajoutat-il, déguise ton écriture de manière que les billets ne paraissent pas tous d'une même main.
Je pris donc du papier, une plume et de l'encre, et je me mis on devoir d'obéir à don Mathias, qui me dicta d'abord un poulet en ces termes : « Vous ne vous êtes point trouvé cette nuit au rendez-vous. Ah! don Mathias, que direz-vous pour vous justifier? Quelle était mon erreur! et que vous me punissez bien d'avoir eu la vanité de croire que tous les amusements et toutes les affaires du monde devaient céder au plaisir de voir dona Clara de Mendoce! w^Après ce billet il m'en fit écrire un autre, comme d'une femme qui lui sacrifiait un princ^(^et un autre enfin, par lequel une dame lui mandait que, si elle était assurée qu'il fût