‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 98 sur 219 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

;iet, elle ferait avec lui le voyage de Cythôre. Il ne se contcnlait pas de me dicter de si belles lettres, Ji m'obligeait de mettre au bas des noms de personnes qualifiées. Je ne pus m'empêcher de lui témoigner que je trouvais cela très délicat; mais il me pria de ne lui donner des avis que lorsqu'il m'en demanderait. Je fus obligé de me taire et d'expédier ses commandements. Cela fait, il se leva, et je l'aidai à s'habiller. Il mit les lettres dans ses poches; il sortit ensuite. Je le suivis, et nous allâmes dîner chez don Juan de Moncade, qui régalait ce jour-là cinq ou six ivaliers de ses amis.

On y fît grande chère, et la joie, qui est le meilleur assaisonnement des festins, régna dans le repas. Tous les convives contribuèrent à égayer la conversation, les uns par des plaisanteries, et les autres en racontant des histoires dont ils se disaient les héros. ^ Mon maître ne perdit pas une si belle occasion de faire valoir les lettres qu'il m'avait fait écrire. Il les lut à haute voix, et d'un air si imposant, qu'à l'exception de son secrétaire tout le monde peut-être en fut la dupe. Parmi les cavaliers devant qui se faisait effrontément cette lecture, il y en avait un qu'on appelait don Lope de Velasco. Celui-ci, homme fort grave, au lieu de se réjouir comme les autres des prétendues bonnes fortunes du lecteur, lui demanda froidement si la conquête de dona Clara lui avait coûté beaucoup. ^ Moins que rien, lui répondit don Mathias; elle a fait toutes lès avances. Elle me voit à la promenade; je lui plais. On me suit par son ordre; on apprend qui je suis. Elle m'écrit et me donne rendez-vous chez elle à une heure de la nuit(oii tout reposait dans sa maison. Je m'y trouvai; on m'introduisit dans son appartement... Je suis trop discret pour ous dire le reste.

A ce récit laconique, le seigneur de Valesco fit paraître une rande altération sur son visage. Il ne fut pas difficile de s'aper- ' evoir de l'intérêt qu'il prenait à la dame en question. Tous ces billets, dit-il à mon maître en le regardant c^^un air furieux, sont absolument faux, et surtout celui que vous vous vantez d'avoir reçu de dona Clara de Mendoce. Il n'y a point en Espagne de fille plus réservée qu'elle. Depuis deux ans un cavalier, (jui ne vous cède ni en naissance ni en mérite personnel, met tout en usage pour s'en faire aimer. A peine en a-t-il obtenu les plus innocentes i iveurs; mais il peut se flatter que, si elle était capable d'en accorder d'autres, ce ne serait qu'à lui seul. Eh! qui vous dit le contraire? interrompit don Mathias d'un air railleur. Je conviens ivec vous que c'est une fille très honnête. De mon côté, je suis in fort honnête garçon. Par conséquent, vous devez être persuadé qu'il ne s'est rien passé entre nous que de très honnête.

164 HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANtILLANË

Ali! c'en est trop, interrompit don Lope à son tour; laissons la les railleries. Vous êtes un imposteur. Jamais dona Clara ne vous a donné de rendez-vous la nuit. Je ne puis souffrir que vous osiez noircir sa réputation. Je suis aussi trop discret pour vous dire le reste. En achevant ces mots il rompit en visière à toute la compagnie, et se retira d'un air qui me fit juger que Ci tte affaire pourrait bien avoir de mauvaises suites. Mon maître, qui était assez brave pour un seigneur de son caractère, méprisa les menaces de don Lope. Le fat! s'écria-t-il en faisant un éclat de rire. Les chevaliers errants soutenaient la beauté de leurs maîtresses; il veut, lui, soutenir la sagesse de la sienne : cela me paraît encore plus extravagant.

La retraite de Velasco, à laquelle Moncade avait en vain voulu s'opposer, ne troubla point la fête. Les cavaliers, sans y faire beaucoup d'attention, continuèrent de se réjouir, et ne se séparèrent qu'à la pointe du jour suivant. Nous nous couchâmes, mon maître et moi, sur les cinq heures du matin.. Le sommeil m'accablait, et je comptais de bien dormir; mais je comptais sans mon hôte, ou plutôt sans notre portier, qui vint me réveiller une heure après pour me dire qu'il y avait à la porte un garçon qui me demandait. Ah! maudit portier, m'écriai-je en bâillant, songez-vous que je viens de me mettre au lit tout à l'heure? Dites à ce garçon que je repose, et qu'il revienne tantôt. 11 veut, me répliqua-t-il, vous parler en ce moment; il assure que la chose presse. A ces mots je me levai; je mis seulement mon haut-de-chausses et mon pourpoint, et j'allai, en jurant.Urouver le garçon qui m'attendait. Ami, lui dis-je, apprenez^-moi, s'il vous plaît, quelle affaire pressante me procure l'honneur de vous voir de si grand matin. J'ai, me répondit-il, une lettre à donner en main propre au seigneur don Mathias, et il faut qu'il la lise tout présentement^ jcela est de la dernière conséquence pour lui : j e vous prie de m'introSuire dans sa chambre. Comme je crus qu'il s'agissait d'une affaire importante, je pris la liberté d'aller réveiller mon maître. Pardon, lui dis-je, si j'interromps votre repos; mais l'importance...Que me veux-tu? interrompit-il brusquement. Seigneur, lui dit alors le garçon qui m'accompagnait, c'est une lettre que j'ai à vous rendre de la part de don Lope de Velasco.,Don Mathias prit le billet, l'ouvrit; et, après l'avoir lu, dit au valet de don Lope : Mon enfant, je ne me lèverais jamais avant midi, quelque partie de plaisir qu'on me pût proposer; juge si je me lèverai à six heures du matin pour me battre ! Tu peux dire à ton maître que, s'il est encore à midi et demi dans l'endroit où il m'attend, nous nous y verrons; va lui porter cette réponse. A ces mots il s'enfonça dans son lit, et ne tarda guère à se rendormir.

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