LIVRE ONZIÈME
et nous sortîmes du palais. Nous trouvâmes le carrosse de don Gaston qui l'attendait dans la rue; nous y montâmes tous trois, et nous nous rendîmes à la grande place du marché où se font les courses de taureaux. Là demeurait Gogollos, dans un fort bel hôtel. Seigneur Gil Blas, me dit don André lorsque nous fûmes dans une salle magnifiquement meublée, il me semble que, à votre départ de Ségovie, vous haïssiez la cour, et que vous étiez dans la résolution de vous en éloigner pour jamais. C'était en effet mon dessein, lui répondis-je; et tant qu'a vécu le feu roi je n'ai pas changé de sentiment; mais quand j'ai su que le prince son fils était sur le trône, j'ai voulu voir si le nouveau monarque me reconnaîtrait. Il m'a reconnu, et j'ai eu le bonheur d'en être reçu favorablement; il m'a recommandé lui-même au premier ministre, qui m'a pris en amitié, et -avec qui je suis beaucoup mieux que je ne l'ai jamais été avec le duc de Lerme. Voilà, seigneur don André, ce que j'avais à vous apprendre. Et vous, dites-moi si vous êtes toujours châtelain de la tour de Ségovie? Non, vraiment, me répondit-il; le comte-duc en a mis un autre à ma place. Il m'a cru apparemment tout dévoué à son prédécesseur. Et moi, dit alors don Gaston, j'ai été mis en liberté par une raison contraire : le premier ministre n'a pas sitôt su que j'étais dans les prisons de Ségovie par ordre du duc de Lerme, qu'il m'en a fait sortir. Il s'agit à présent, seigneur Gil Blas, de vous conter ce qui m'est arrivé depuis que je suis libre. La première chose que je fis, poursuivit-il, après avoir remercié don André des attentions qu'il avait eues pour moi pendant ma prison, fut de me rendre à Madrid. Je me présentai devant le comte-duc d'Olivarès, qui me dit : Ne craignez pas que le malheur qui vous est survenu fasse le moindre tort à votre réputation; vous êtes pleinement justifié; je suis d'autant plus assuré de votre innocence, que le marquis de Villaréal, dont on vous a soupçonné d'être complice, n'était pas coupable. Quoique Portugais, et parent même du duc de Bmigance, il est moins dans ses intérêts que dans ceux du roi, mon maître. On n*a donc point dû vous faire un crime de votre liaison avec ce marquis ; et, pour réparer l'injustice qu'on vous a faite en vous accusant de trahison, le roi vous donne une lieutenance dans sa garde espagnole. J'acceptai cet emploi, en suppliant Son Excellence de me permettre, avant que d'entrer en exercice, d'aller à Coria pour y voir dona Éléonor de Laxarilla, ma tante. Le ministre m'accorda un mois pour faire ce voyage, et je partis accompagné d'un seul laquais.
Nous avions déjà passé Colménar, et nous étions engagés dans un chemin creux entre deux montagnes, quand nous aper^mes
un cavalier qui se défendait vaillamment contre trois hommes qui l'attaquaient tous ensemble. Je ne balançai point à le secourir; je me hâtai de le joindre, et je me mis à son côté. Je remarquai, en me battant, que nos ennemis étaient masqués, et que nous avions affaire à de vigoureux spadassins. Cependant, malgré leur force et leur adresse, nous demeurâmes vainqueurs; je perçai un des trois; il tomba de cheval, et les deux autres prirent la fuite à l'instant. Il est vrai que la victoire <ne nous fut guère moins funeste qu'au malheureux que j'avais lue, puisque, après l'action, nous nous trouvâmes, mon compagnon et moi, dangereusement blessés. Mais représentez-vous quelle fut ma surprise lorsque, dans ce cavalier, je reconnus Gombados, le mari de dona Helena. Il ne fut pas moins étonné de voir que j'étais son défenseur. Ah! don Gaston, s'écria-t-il, quoi! c'est vous qui venez me secourir! Quand vous avez si généreusement pris mon parti, vous ignoriez que c'était celui d'un homme qui vous a enlevé votre maîtresse. Je l'ignorais en effet, lui répondisje; mais quand je l'aurais su, pensez-vous que j'eusse balancé à faire ce que j'ai fait? Jugeriez-vous assez mal de moi pour me croire une âme si basse? Non, non, reprit-il, j'ai meilleure opinion de vous; et, si je meurs des blessures que je viens de recevoir, je souhaite que les vôtres ne vous empêchent point de profiter de ma mort. Gombados, lui dis-je, quoique je n'aie pas encor.e oublié dona Helena, sachez que je ne désire point sa possession aux dépens de votre vie ; je m'applaudis même d'avoir contribué à vous sauver des coups de trois assassins, puisque, en cela, j'ai fait une action agréable à votre épouse.
Pendant que nous parlions de cette sorte, mon laquais descendit de cheval; et, s'étant approché du cavalier qui était étendu sur la poussière, il lui ôta son masque, et nous fit voir des traits que Gombados reconnut d'abord. G'est Gaprara, s'écria-t-il, ce perfide cousin qui, de dépit d'avoir manqué une riche succession qu'il m'avait injustement disputée, nourrissait depuis longtemps le désir de m'assassiner, et avait enfin choisi ce jour pour le satisfaire; mais le ciel a permis qu'il ait été la victime de son attentat.
Cependant notre sang coulait à bon compte, et nous nous affaiblissions à vue d'œil. Néanmoins, tout blessés que nous étions, nous eûmes la force de gagner le bourg de Villaréjo, qui n'est qu'à deux portées de fusil du champ de bataille. En arrivant à la première hôtellerie, nous demandâmes des chirurgiens. Il en vint un qu'on nous dit être fort habile. Il visita nos plaies, qu'il trouva très dangereuses. Il nous pansa, et le lendemain il nous dit, après avoir levé l'appareil, que les blessures de don Blas