LIVRE ONZIÈME
étaient mortelles. Il jugea des miennes plus favorablement, et ses pronostics ne furent point faux.
Gombados, se voyant condamné à la mort, ne songea plus qu'à s'y préparer. Il dépêcha un exprès à sa femme, pour l'informer de ce qui s'était passé, et du triste état où il se trouvait. Dona Helena fut bientôt à Villaréjo. Elle y arriva l'esprit travaillé d'une inquiétude qui avait deux causes différentes : le péril que courait la vie de son époux, et la crainte de sentir, en me revoyant, rallumer un feu mal éteint. Cela lui causait une agitation terrible Madame, lui dit don Blas lorsqu'elle fut en sa présence, vous arrivez assez à temps pour recevoir mes adieux. Je vais mourir, et je regarde ma mort comme une punition du ciel de vous avoir, par une tromperie, arrachée à don Gaston; bien loin d'en murmurer, je vous exhorte moi-même à lui rendre un cœur que je lui ai ravi. Dona Helena ne lui répondit que par des pleurs; et véritablement c'était la meilleure réponse qu'elle lui pût faire, n'étant pas encore assez détachée de moi pour avoir oublié l'artifice dont il s'était servi pour la déterminer à me manquer de foi.
Il arriva, comme le chirurgien l'avait pronostiqué, que, en moins de trois jours, Gombados mourut de ses blessures, au lieu que les miennes annonçaient une prochaine guérison. La jeune veuve, uniquement occupée du soin de faire transporter à Goria le corps de son époux, pour lui rendre tous les honneurs qu'elle devait à sa cendre, partit de Villaréjo pour s'en retourner, après s'être informée, comme par pure politesse, de l'état où je me trouvais. Dès que je pus la suivre, je pris le chemin de Goria, où j'achevai de me rétablir. Alors dona Éléonor, ma tante, et don Georges de Galisteo, résolurent de nous marier promptement, Helena et moi, de peur que la fortune ne nous séparât encore par quelque nouvelle trav^^se. Ge mariage se fit sans éclat, à cause de la mort trop récente de don Blas, et peu de jours après je revins à Madrid avec dona Helena. Gomme j'avais passé le temps prescrit par le comte-duc pour mon voyage, je craignais que ce ministre n'eût donné à un autre la lieutenance qu'il m'avait promise; mais il n'en avait point disposé, et il eut la bonté de recevoir les excuses que je lui fis de mon retardement.
Je suis donc, poursuivit Gogollos, lieutenant de la garde espagnole, et j'ai de l'agrément dans mon poste. J'ai fait des amis d'un commerce agréable, et je vis content avec eux. Je voudrais pouvoir en dire autant, s'écria don André; mais je suis#bien éloigné d'être satisfait de mon sort : j'ai perdu mon emploi, qui ne laissait pas de m'être fort utile, et je n'ai point d'amis qui
aient assez de crédit pour m'en procurer un solide. Pardonnezmoi, seigneur don André, interrompis-je en souriant, vous avez en moi un ami qui peut vous être bon à quelque chose. Je vous ai déjà dit que je suis encore plus aimé du comte-duc que je ne l'étais du duc de Lerme, et vous osez me dire en face que vous n'avez personne qui puisse vous faire obtenir un solide emploi ! Ne vous ai-je pas déjà rendu un pareil service? Souvenez-vous que, parle crédit de l'archevêque de Grenade, je vous fis nommer pour aller remplir au Mexique un poste où vous auriez fait votre fortune si l'amour ne vous eût point arrêté dans la ville d'Alicante. Je suis bien plus en état de vous servir, présentement que j'ai l'oreille du premier ministre. Je m'abandonne donc à vous, répliqua Tordesillas; mais, ajouta-t-il en souriant à son tour, ne m'envoyez pas, de grâce, à la Nouvelle-Espagne; je n'y voudrais point aller, quand on m'y voudrait faire président de l'audience môme du Mexique.
Nous fûmes interrompus dans cet endroit de notre entretien par dona Helena, qui arriva dans la salle, et dont la personne toute gracieuse remplit l'idée charmante que je m'en étais formée. Madame, lui dit Cogollos, je vous présente le seigneur de Santillane, dont je vous ai parlé quelquefois, et dont l'aimable compagnie a souvent dans ma prison suspendu mes ennuis. Oui, madame, dis-je à dona Helena, don Gaston vous dit la vérité. Ma conversation lui plaisait, parce que vous en faisiez toujours la matière. La lîlle de Georges répondit modestement à ma politesse; après quoi je pris congé de ces deux époux, en leur protestant que j'étais ravi que l'hymen eût enfin succédé à leurs longues amours. Ensuite, m'adressant à Tordesillas, je le priai de m'apprendre sa demeure; et lorsqu'il me l'eut enseignée : Sans adieu, lui dis-je, don André; j'espère qu'avant huit jours vous verrez que je joins le pouvoir à la bonne volonté.
Je n'en eus pas le démenti. Dès le lendemain même, le comteduc me fournit une occasion d'obliger ce châtelain. Santillane, me dit Son Excellence, la place de gourverneur de la prison royale de Valladolid est vacante; elle rapporte plus de trois cents pistolespar an; il me prend envie de te la donner. Je n'en veux point, monseigneur, lui répondis-je, valût-elle dix mille ducats de rente : je renonce à tous les postes que je ne puis occuper sans m'éloigner de vous. Mais, reprit le ministre', tu peux fort bien remplir celui-là sans être obligé de quitter Madrid que pour aller de temps en temps à Valladolid visiter la prison ; cela, comme tu vois, n'est pas incompatible. Vous direz, lui repartisje, tout ce qu'il vous plaira; je ne veux de cet emploi qu'à condition qu'il me sera permis de m'en démettre en faveur d'un