‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 104 sur 146 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

brave gentilhomme appelé don André de Tordesillas, ci devant châtelain de la tour de Ségovie; j'aimerais à lui faire ce présent, pour reconnaître les bons traitements qu'il m'a faits pendant ma prison.

Ce discours fit rire le ministre, qui me dit : C'est-à-dire, Gil Blas, que tu veux faire un gouverneur de prison royale comme tu as fait un vice-roi. Eh bien, soit, mon ami, je t'accorde la place vacante pour Tordesillas; mais dis-moi tout naturellement quel profit il doit t'en revenir; car je ne te crois pas assez sot pour vouloir employer ton crédit pour rien. Monseigneur, lui répondis-je, ne faut-il pas payer ses dettes? Don André m'a fait sans intérêt tous les plaisirs qu'il a pu, ne dois-je pas lui rendre la pareille? Vous êtes devenu bien désintéressé, monsieur de Santillane, me répliqua Son Excellence en riant; il me semble que vous l'étiez beaucoup moins sous le dernier ministère. J'en conviens, lui repartis-je : le mauvais exemple corrompit mes mœurs ; comme tout se vendait alors, je me conformai à l'usage ; et, comme aujourd'hui tout se donne, j'ai repris mon intégrité.

Je fis donc pourvoir don André de Tordesillas du gouvernement de la prison royale de Valladolid, et je l'envoyai bientôt dans cette ville aussi satisfait de son nouvel établissement que je l'étais de m'être acquitté envers lui des obligations que je lui avais.

XIV. — Santillane va chez le poète Nunez. Quelles personnes il y trouva, et quels discours y furent tenus.

Il me prit envie, une après-dînée, d'aller voir le poète des Asluries, me sentant fort curieux de savoir de quelle façon il était logé. Je me rendis à l'hôtel (hi seigneur don Bertrand Gomez del Ribero, et j'y demandai Nunez. 11 ne demeure point ici, me dit un laquais qui était à la porte; c'est là qu'il loge à présent, ajouta-t-il en me montrant une maison voisine; il occupe un corps de logis sur le derrière. J'y allai ; et, après avoir traversé une petite cour, j'entrai dans une salle toute nue, où je trouvai mon ami Fabrice encore à table, avec cinq ou six de ses confrères qu'il régalait ce jour-là.

Ils étaient sur la fin du repas, et par conséquent en train de disputer; mais aussitôt qu'ils m'aperçurent, ils firent succéder un profond silence à leurs bruyants entretiens. Nunez se leva d'un air empressé pour me recevoir, en s'écriant : Messieurs, voilà le seigneur de Santillane qui veut bien m'honorer d'une de

ses visites; rendez avec moi vos liommages au favori du premier ministre. A ces paroles, tous les convives se levèrent aussi pour me saluer, et, en faveur du titre qui m'avait été donné, ils me firent des civilités très respectueuses. Quoique je n'eusse besoin ni de boire ni de manger, je ne pus me défendre de me mettre à table avec eux, et même de faire raison à une brincle qu'ils me portèrent.

Comme il me parut que ma présence les empêchait de continuer de s'entretenir librement : Messieurs, leur dis-je, que je ne vous gêne point, s'il vous plaît; il me semble que j'ai interrompu votre entretien ; reprenez-le, de grâce, ou je m'en vais. Ces messieurs, dit alors Fabrice, parlaient de VIphigénie d'Euripide. Le bachelier Melchior de Villégas, qui est un savant du premier ordre, demandait au seigneur don Jacinte de Romarate ce qui l'intéressait dans cette tragédie. Oui, dit don Jacinte, et je lui ai répondu que c'était le péril où se trouvait Iphigénie. Et moi, dit le bachelier, je lui ai répliqué (ce que je suis prêt à démontrer) que ce n'est point ce péril qui fait le véritable intérêt de la pièce. Qu'est-ce que c'est donc? s'écria le vieux licencié Gabriel de Léon. C'est le vent, repartit le bachelier.

Toute la compagnie fit un éclat de rire à cette repartie, que je ne crus pas sérieuse; je m'imaginai que Melchior ne l'avait faite que pour égayer la conversation. Je ne connaissais pas ce savant : c'était un homme qui n'entendait nullement raillerie. Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, reprit-il froidement; je vous soutiens que c'est le vent seul qui doit intéresser, frapper, émouvoir le spectateur, et non le péril d'Iphigénie. Représentezvous, poursuivit-il, une nombreuse armée qui s'est assemblée pour aller faire le siège de Troie; concevez toute l'impatience qu'ont les chefs et les soldats d'exécuter leur entreprise, pour s'en retourner promptement dans la Grèce, où ils ont laissé ce qu'ils ont de plus cher, leurs dieux domestiques, leurs femmes et leurs enfants; cependant, un maudit vent contraire les retient en Aulide, semble les clouer au port; et, s'il ne change point, ils ne pourront aller assiéger la ville de Priam. C'est donc le vent qui fait l'intérêt de cette tragédie. Je prends parti pour les Grecs, j'épouse leur dessein ; je ne souhaite que le départ de leur flotte, et je vois d'un œil indifférent Iphigénie dans le péril, puisque sa mort est un moyen d'obtenir des dieux un vent favorable.

Sitôt que Villégas eut achevé de parler, les ris se renouvelèrent à ses dépens. Nunez eut la malice d'appuyer son sentiment, pour donner encore plus beau jeu aux railleurs, qui se mirent

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