‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 119 sur 146 · LIVRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIEME

se mit en chemin pour Saragosse; mais, avant que d'y arriver, il passa par Aranjuez, dont il trouva le séjour si délicieux, qu'il s'y arrêta près de trois semaines. D'Aranjuez, le ministre le lit aller à Cuença, où il l'amusa encore plus longtemps par les divertissements qu'il lui donna. Ensuite les plaisirs de la chasse occupèrent ce prince à Molina d'Aragon, après quoi il fut conduit à Saragosse. Son armée n'était pas loin de là; et il se préparait à s'y rendre; mais le comte-duc lui enôta l'envie, en lui faisant accroire qu'il se mettrait en danger d'être pris par les Français, qui étaient maîtres de la plaine de Moncon ; de sorte que le roi, épouvanté d'un péril qu'il n'avait nullement à craindre, prit le parti de demeurer enfermé chez lui comme dans une prison. Le ministre, profitant de sa terreur, et sous prétexte de veiller à sa sûreté, le garda, pour ainsi dire, à vue, si bien que les grands, qui avaient fait une excessive dépense pour se mettre en état de suivre leur souverain, n'eurent pas même la satisfaction d'obtenir de lui une audience particulière. Philippe, enfin, s'ennuyant d'être mal logé à Saragosse, d'y passer encore plus mal son temps, ou, si vous voulez, d'être prisonnier, s'en retourna bientôt à Madrid. Ce monarque finit ainsi sa campagne, laissant au marquis de los Vêlez, général de ses troupes, le soin de soutenir l'honneur des armes d'Espagne.

IX. — De la révolution du Portugal et de la disgrâce du comte-duc.

Peu de jours après le retour du roi, il se répandit à Madrid une fâcheuse nouvelle : on apprit que les Portugais, regardant la révolte des Catalans comme une belle occasion que la fortune leur offrait de secouer le joug espagnol, s'en étaient saisis; qu'ils avaient pris les armes, et choisi pour leur roi le duc deBragance; qu'ils étaient dans 1# résolution de le maintenir sur le trône, et qu'ils comptaient bien de n'en pas avoir le démenti, l'Espagne ayant alors sur les bras des ennemis en Allemagne, en Italie, en Flandre et en Catalogne. Ils ne pouvaient effectivement trouver une conjoncture plus favorable pour s'affranchir d'une domination qu'ils détestaient.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que le comte-duc, dans le temps que la cour et la ville paraissaient consternées de cette nouvelle, en voulut plaisanter avec le roi aux dépens du duc de liragance; mais les traits railleurs déplacés tournent ordinairement contre ceux qui les ont lancés. Philippe, bien loin de se prêter à ses mauvaises plaisanteries, prit un air sérieux qui le déconcerta 0t

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lui ûi pressentir sa disgrâce. Ce ministre ne douta plus de sa chute quand il apprit que la reine s'était ouvertement déclarée contre lui, et qu'elle l'accusait hautement d'avoir, par sa mauvaise administration, causé la révolte du Portugal. La plupart des grands, et surtout ceux qui avaient été à Saragosse, ne s'aperçurent pas plus tôt qu'il se formait un orage sur la tête du comte-duc, qu'ils se joignirent à la reine; et, ce qui porta le dernier coup à sa faveur, c'est que la duchesse douairière de Mantoue, ci-devant gouvernante de Portugal, revint de Lisbonne à Madrid, et fit voir clairement au roi que la révolution de ce royaume n'était arrivée que par la faute de son premier ministre.

Les discours de cette princesse firent toute l'impression qu'ils pouvaient faire sur l'esprit du monarque, qui, revenant enfin de son entêtement pour son favori, se dépouilla de toute l'affection qu'il avait pour lui. Lorsque ce ministre fut informé que le roi écoutait ses ennemis, il s'avisa de lui écrire un billet pour lui demander la permission de se démettre de son emploi, et de s'éloigner de la cour, puisqu'on lui faisait l'injustice de lui imputer tous les malheurs arrivés à la monarchie pendant le cours de son ministère. Il s'imaginait que cette lettre ferait un grand effet, croycfnt que le prince conservait encore pour lui assez d'amitié pour ne vouloir pas consentir à son éloignement; mais toute la réponse que lui fit Sa Majesté fut qu'elle lui accordait la permission qu'il demandait, et qu'il pouvait se retirer où bon lui semblerait.

Ces paroles, écrites de la main du roi, furent un coup de tonnerre pour monseigneur, qui ne s'y était nullement attendu. Néanmoins, quoiqu'il en fût étourdi, il affecta un air de constance, et me demanda ce que je ferais à sa place. Je prendrais, lui dis-je, aisément mon parti; j'abandonnerais la cour, et j'irais à quelqu'une de mes terres passer tranquillement le reste de mes jours. Tu penses sainement, répliqua mon maître, et je prétends bien aller finir ma carrière à Loeches, après que j'aurai seulement une fois entretenu le monarque; je suis bien aise de lui remontrer que j'ai fait humainement tout ce que j'ai pu pour bien soutenir le pesant fardeau dont j'étais chargé, mais qu'il n'a pas dépendu de moi de prévenir les tristes événements dont on me fait un crime, n'étant point en cela plus coupable qu'un habile pilote qui, malgré tout ce qu'il peut faire, voit son vaisseau emporté par les vents et par les fiots. Ce ministre se flattait encore que, en parlant au prince, il pourrait rajuster les choses et regagner le terrain qu'il avait perdu; mais il ne put en avoir audience, et, de plus, on lui envoya demander la clef dont il se

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