LIVRE DOUZlKiME
servait pour entrer, quand il lui plaisait, dans l'appartement de Sa Majesté.
Jugeant alors qu'il n'y avait plus d'espérance pour lui, il se détermina tout de bon à la retraite. 11 visita ses papiers, dont il brûla prudemment une grande quantité ; ensuite il nomma les officiers de sa maison et les valets dont il voulait être suivi, donna des ordres pour son départ, et en fixa le jour au lendemain. Comme il craignait d'être insulté par la populace en sortant du palais, il s'échappa de grand matin par la porte des cuisines, monta dans un méchant carrosse avec son confesseur et moi, et prit impunément la route de Loeches, village dont il était seigneur, et où la comtesse, son épouse, a fait bâtir un magnifique couvent de religieuses de l'ordre de Saint-Dominique. Nous nous y rendîmes en moins de quatre heures, et toutes les personnes de sa suite y arrivèrent peu de temps après nous.
X. — De l'inquiétude et des soins qui troublèrent d'abord le comte-duc, et de l'heureuse tranquilhté qui leur succéda. Des occupations de ce ministre dans sa retraite.
Madame d'Olivarès laissa partir son mari pour Loeches, et demeura quelques jours après lui à la cour, dans le dessein d'essayer si, par ses prières et par ses larmes, elle ne pourrait pas le faire rappeler; mais elle eut beau se prosterner devant Leurs Majestés, le roi n'eut aucun égard à ses remontrances, quoique préparées avec art; et la reine, qui la haïssait mortellement, vit avec plaisir couler ses pleurs. L'épouse du ministre ne se rebuta point; elle s'humilia jusqu'à implorer les bons offices des dames de la reine; mais le fruit qu'elle recueillit de ses bassesses fut de s'apercevoir qu'elles excitaient le mépris plutôt que la pitié. Désolée d'avoir fait en «ain tant de démarches humiliantes, elle alla rejoindre son époux, pour s'affliger avec lui de la perte d'une place qui, sous un règne tel que celui de Philippe IV, était peut-être la première de la monarchie.
Le rapport que cette dame fit de l'état où elle avait laissé Madrid redoubla le chagrin du comte-duc. Vos ennemis, lui ditelle en pleurant, le duc de Médina-Géli et les autres grands, qui vous haïssent, ne cessent de louer le roi de vous avoir ôté du ministère; et le peuple célèbre votre disgrâce avec une joie insolente, comme si la fin des malheurs de l'État était attachée à celle de votre administration. Madame, lui dit mon maître, suivez mon exemple, dévorez vos chagrins; il faut céder &
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l'orage qu'on ne peut détourner. J'avais cru, il est vrai, que je pourrais perpétuer ma faveur jusqu'à la fin de ma vie ; illusion ordinaire des ministres et des favoris, qui oublient que leur sort dépend de leur souverain. Le duc de Lerme n'y a-t-il pas été trompé aussi bien que moi-, quoiqu'il s'imaginât que la pourpre dont il était revêtu fût un sûr garant de l'éternelle durée de son autorité?
C'est de cette façon que le comte-duc exhortait son épouse à s'armer de patience, pendant qu'il était lui-même dans une agitation qui se renouvelait tous les jours par les dépêches qu'il recevait de don Henri, lequel, étant demeuré à la cour pour observer ce qui s'y passerait, avait soin de l'en informer exactement. C'était Scipion qui apportait les lettres de ce jeune seigneur, auprès de qui il était encore, et avec qui je ne demeurais plus depuis son mariage avec dona Juanna. Les dépêches de ce fils adopté étaient toujours remplies de fâcheuses nouvelles, et malheureusement on n'en attendait pas d'autres de lui. Tantôt il mandait que les grands ne se contentaient pas de se réjouir publiquement de la retraite du comte-duc, qu'ils s'étaient tous réunis pour faire chasser ses créatures des charges et des emplois qu'elles possédaient et les faire remplacer par ses ennemis. Une autre fois, il écrivait que don Louis de Haro commençait d'entrer en faveur, et que, suivant toutes les apparences, il allait devenir premier ministre. De toutes les choses chagrinantes que mon maître apprit, celle qui parut l'affliger davantage fut le changement qui se fit dans la vice-royauté de Naples, que la cour, pour le mortifier seulement, ôta au duc de Médina de las Torrès, qu'il aimait, pour la donner à l'amirante de Castille, qu'il avait toujours haï.
On peut dire que, pendant trois mois, monseigneur ne sentit dans la solitude que trouble et que chagrin ; mais son confesseur, qui était un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, et qui joignait à une solide piété une mâle éloquence, eut le pouvoir de le consoler. A force de lui représenter avec énergie qu'il ne devait plus penser qu'à son salut, il eut, avec le secours de la grâce, le bonheur de détacher son esprit de la cour. Son Excellence ne voulut plus savoir de nouvelles de Madrid, et n'eut plus d'autre soin que de se disposer à bien mourir. Madame d'Olivarès, de son côt -, faisant un assez bon usage de sa retraite, trouva dans le couvent dont elle était fondatrice une consolation préparée par la Piovidence; il y eut, parmi les religieuses, de sainti'S filles dont it s discours pleins d'onction tournèrent insensiblement en u( t ui- l'amertume de sa vie. A mesure que mon maître détournait sa pensée des affaires du monde, il devenait