‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 121 sur 146 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

plus tranquille. Voici de quelle manière il réglait sa journée : il passait presque toute la matinée à entendre des messes dans l'église des religieuses, ensuite il revenait dîner; après quoi il s'amusait pendant deux heures à jouer à toutes sortes de jeux avec moi et quelques-uns de ses plus affectionnés domestiques, puis il se retirait ordinairement tout seul dans son cabinet, où il demeurait Jusqu'au coucher du soleil; alors il faisait le tour de son jardin, ou bien il allait en carrosse se promener aux environs de son château, accompagné tantôt de son confesseur, et tantôt de moi.

Un jour que j'étais seul avec lui, et que j'admirais la sérénité qui brillait sur son visage, je pris la liberté de lui dire : Monseigneur, permettez-moi de laisser éclater ma joie; à l'air de satisfaction que je vous vois, je juge que Votre Excellence commence à s'accoutumer à la retraite. J'y suis déjà tout accoutumé, me répondit-il; et, quoique je sois depuis longtemps dans l'habitude de m'occuper d'affaires, je te proteste, mon enfant, que je prends de jour en jour plus de goût à la vie douce et paisible que je mène ici.

XI. — Le comte-duc devient tout à coup triste et rêveur. Du sujet étonnant de sa tristesse, et de la suite fâcheuse qu'elle eut.

Monseigneur, pour varier ses occupations, s'amusait aussi quelquefois à cultiver son jardin. Un jour, que je le regardais travailler, il me dit en plaisantant : Tu \ois, Santillane, un ministre banni de la cour devenu jardinier à Loeches. Monseigneur, lui répondis-je sur le même ton, je m'imagine voir Denys de Syracuse maître d'école à Corinthe. Mon maître sourit de ma réponse, et ne me sut pas mauvais gré de la comparaison.

Nous étions tous ravis au château de voir le patron, supérieur à sa disgrâce, trouver des charmes daiffe une vie si différente de celle qu'il avait toujours menée, lorsque nous nous aperçûmes avec douleur qu'il changeait à vue d'œil. Il devint sombre, rêveur, et tomba dans une mélancolie profonde. Il cessa de jouer avec nous, et ne parut plus sensible à tout ce que nous pouvions inventer pour le divertir. Il ^.'enfermait, après son dîner, dans son cabinet, où il demeurait tout seul jusqu'au soir. Nous nous imaginions que sa tristesse était causée par des retours de sa grandeur passée, et, dans cette opinion, nous lâchions après lui le père dominicain, dont pourtant l'éloquence ne pouvait triompher de la mélancolie de monseigneur, laquelle, au lieu de diminuer, semblait aller en augmentant. *

Il me vint dans l'esprit que la tristesse de ce ministre pouvait avoir une cause particulière qu'il ne voulait pas dire; ce qui me fit former le dessein de lui arracher son secret. Pour y parvenir, j'épiai le moment de lui parler sans témoin; et, l'ayant trouvé : Monseigneur, lui dis-je d'un air mêlé de respect et d'affection, est-il permis à Gil Blas d'oser faire une question à son maître? Tu peux parler, me répondit-il, je te le permets. Qu'est devenu, repris-je, cet air content qui paraissait sur le visage de Votre Excellence? N'auriez-vous plus l'ascendant qne vous aviez pris sur la fortune? Votre faveur perdue exciterait-elle en vous de nouveaux regrets? Seriez-vous replongé dans cet abîme d'ennui d'où votre vertu vous avait tiré? Non, grâces au ciel, repartit le ministre, ma mémoire n'est plus occupée du personnage que j'ai fait à la cour, et j'ai pour jamais oublié les honneurs qu'on m'y a rendus. Eh! pourquoi donc, lui répliquai-je, si vous avez la force de n'en plus rappeler le souvenir, avez-vous la faiblesse de vous abandonner à une mélancolie qui nous alarme tous? Qu'avez-vous, mon cher maître? poursuivis-je en me jetant à ses genoux; vous avez sans doute un secret chagrin qui vous dévore : pouvez-vous en faire un mystère à Santillane, dont vous connaissez la discrétion, le zèle et la fidélité? Par quel malheur ai-je perdu votre confiance?

Tu la possèdes toujours, me dit monseigneur; mais je t'avouerai que j'ai de la répugnance à te révéler ce qui fait le sujet de la tristesse où tu me vois enseveli; cependant je ne puis tenir contre les instances d'un serviteur et d'un ami tel que toi. Apprends donc ce qui fait ma peine ; ce n'est qu'au seul Santillane que je puis me résoudre à faire une pareille confidence. Oui, continua-t-il, je suis la proie d'une noire mélancolie qui consume peu à peu mes jours; je vois presque à tout moment un spectre qui se présente devant moi sous une forme effroyable. J'ai beau me dire à moi-même que ce n'est qu'une illusion, qu'un fantôme qui n'a rien de réel, ses apparitions continuelles me blessent la vue et m'inquiètent. Si j'ai la tête assez forte pour être persuadé qu'en voyant ce spectre je ne vois rien, je suis assez faible pour m'affliger de cette vision. Voilà ce que tu m'as forcé de te dire, ajouta-t-il; juge à présent si j'ai tort de vouloir cacher atout le monde la cause de ma mélancolie.

J'appris avec autant de douleur que d'étonnement une chose si extraordinaire, et qui supposait un dérangement dans la machine. Monseigneur, dis-je au ministre, cela ne viendrait-il point du peu de nourriture que vous prenez? car votre sobriété est excessive. C'est ce que j'ai pensé d'abord, répondit-il; et» pour éprouver si c'était à la diète que je m'en devais prendre, je

Le comte-duc, sur son lit de mort, dicte son testament à doux notaires. i|u'il avait envoyo rhcrrher h Madrid.

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