‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 122 sur 146 · LIV1\E DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIV1\E DOUZIÈME

mange depuis quelques jours plus qu'à l'ordinaire; et tout cela est inutile, le fantôme ne disparaît point. 11 disparaîtra, repris-je pour le consoler; et si Votre Excellence voulait un peu se dissiper en jouant encore avec ses fidèles serviteurs, je crois qu'elle ne tarderait guère à se voir délivrée de ses noires vapeurs.

Peu de temps après cet entretien, monseigneur tomba malade; et, sentant que l'affaire deviendrait sérieuse, il envoya chercher deux notaires à Madrid, pour leur faire faire son testament. Il fit venir aussi trois fameux -médecins qui avaient la réputation de guérir quelquefois leurs malades. Aussitôt que le bruit de l'arrivée de ces derniers se répandit dans le château, on n'y entendit que des plaintes et des gémissements ; on y regarda la mort du maître comme prochaine, tant on y était prévenu contre ces messieurs! Ils avaient amené avec eux un apothicaire et un chirurgien, ordinaires exécuteurs de leurs ordonnances. Ils laissèrent d'abord les notaires faire leur métier, après quoi ils se disposèrent à faire le leur. Gomme ils étaient dans les principes du docteur Sangrado, dès la première consultation ils ordonnèrent saignées sur saignées, en sorte que, au bout de six jours, ils réduisirent le comte-duc à l'extrémité, et le septième ils le délivrèrent de sa vision.

Après la mort de ce ministre, il régna dans le château de Loeches une vive et sincère douleur. Tous ses domestiques le pleurèrent amèrement. Bien loin de se consoler de sa perte par la certitude d'être compris dans son testament, il n'y en avait pas un qui n'eût volontiers renoncé à son legs pour le rappeler à la vie. Pour moi, qu'il avait le plus chéri, et qui m'étais attaché à lui par pure inclination pour sa personne, j'en fus encore plus touché que les autres. Je doute qu'Antonia m'ait coûté plus de larmes que le comte-duc.

XII. — De ce qui se passa au château de Loeches après la mort du comte-duc, et du parti que prit Santillane.

Le ministre, ainsi qu'il l'avait ordonné, fut inhumé sans pompe et sans éclat dans le monastère des religieuses, au bruit de nos lamentations. Après les funérailles, madame d'Olivarès nous fit lire le testament, dont tous les domestiques eurent sujet d'être satisfaits. Chacun avait un legs proportionné à la place qu'il occupait, et le moindre legs était de deux mille écus; le mien était le plus considérable de tous : monseigneur me laissait dix mille pistoles, pour marquer l'affection singulière

qu'il avait eue pour moi. Il n'oublia pas les hôpitaux, et fonda des services annuels dans plusieurs couvents.

iMadame d'Olivarès renvoya tous les domestiques à Madrid toucher leurs legs chez l'intendant don Raimond Gaporis, qui avait ordre de les leur délivrer; mais je ne pus partir avec eux : une grosse fièvre, fruit de mon affliction, me retint au château sept à huit jours. Pendant ce temps-là, le père de Saint-Dominique ne m'abandonna point. Ce bon religieux m'avait pris en amitié; et, s'intéressant à mon salut, il me demanda, quand il me vit convalescent, ce que je voulais devenir. Je n'en sais rien, lui répondis-je, mon révérend père, je ne suis point encore d'accord avec moi-même là-dessus; il y a des moments où je suis tenté de m'enfermer dans une cellule pour y faire pénitence. Moments précieux! s'écria le dominicain; Seigneur de Santillane, vous feriez bien d'en profiter. Je vous conseille en ami, sans que vous cessiez pour cela d'être séculier, de vous retirer dans notre couvent de Madrid, par exemple; de vous en rendre bienfaiteur par une donation de tous vos biens, et d'y mourir sous l'habit de Saint-Dominique. Il y a bien des personnes qui expient une vie mondaine par une pareille fin.

Dans la disposition où était mon esprit, le conseil du religieux ne me révolta point, et je répondis à Sa Révérence que je ferais sur cela mes réflexions. Mais ayant consulté là-dessus Scipion, que je vis un moment après le moine, il s'éleva contre cette pensée, qui lui parut une idée de malade, Fi donc! seigneur de Santillane, me dit-il, une semblable retraite peut-elle vous flatter? Votre château de Lirias ne vous en offre-t-il pas une plus agréable? Si vous en étiez autrefois charmé, vous en goûterez encore mieux les douceurs présentement, que vous êtes dans un âge plus propre à vous laisser toucher des beautés de la nature.

Le fils de la Coscolina n'eut pas de peine à me faire changer de sentiment. Mon ami, lui dis-je, tu l'emportes sur le père de Saint-Dominique. Je vois bien en effet que je ferai mieux de retourner à mon château; je m'arrête à ce parti. Nous regagnerons Lirias aussitôt que je serai en état d'en reprendre le chemin ; ce qui arriva bientôt; car n'ayant plus de fièvre, je me sentis en peu de temps assez fort pour exécuter cette résolution. Nous nous rendîmes à Madrid, Scipion et moi. La vue de cette ville ne me fit plus autant de plaisir qu'elle m'en avait fait auparavant. Comme je savais que presque tous ses habitants avaient en horreur la mémoire d'un ministre dont je conservais le plus tendre souvenir, je ne pouvais la regarder de bon œil; aussi je n'y demeurai que cinq ou six jours, que Scipion employa aux

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