‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 133 sur 146 · IX. — Des fous enfermés · texte numérisé non relu

IX. — Des fous enfermés

Zambullo parcourut d'un air curieux toutes les loges, et après qu'il eut observé les folles et les fous qu'elles renfermaient, le Diable lui dit :

— Vous en voyez de toutes les façons ; en voilà de l'un et de l'autre sexe, en voilà de tristes et de gais, de jeunes et de vieux; il faut à présent que je vous dise pourquoi la tête leur a tourné; allons de loge en loge, et commençons par les hommes. Le premier qui se présente, et qui paraît furieux, est un nouvelliste castillan, né dans le sein de Madrid, un bourgeois fier et plus sensible à l'honneur de sa patrie qu'un ancien citoyen de Rome. Il est devenu fou de chagrin d'avoir lu dans la gazette que vingt-cinq Espagnols s'étaient laissé battre par un parti de cinquante Portugais. Il a pour voisin un licencié qui avait tant d'envie d'attraper un bénéfice, qu'il a fait l'hypocrite à la cour pendant dix ans, et le désespoir de se voir toujours oublié dans les promotions lui a brouillé la cervelle; mais ce qu'il y a d'avantageux pour lui, c'est qu'il se croit archevêque de Tolède. , S'il ne l'est pas effectivement, il. a du moins le plaisir de s'ima-^ giner qu'il l'est; et je le trouve d'autant plus heureux, que je regarde sa folie comme un beau songe qui ne finira qu'avec sa vie, et qu'il n'aura point de compte à rendre, en l'autre moude, de l'usage de ses revenus. Le fou qui suit est un pupille ; son tuteur l'a fait passer pour insensé, dans le dessein de s'emparer pour toujours de son bien ; le pauvre garçon a véritablement perdu l'esprit, de rage d'être enfermé. Après le mineur est un maître d'école qui est venu là pour s'èy:e obstiné à vouloir trouver le paulo post-futurum du verbe grec; et le quatrième, un marchand dont la raison n'a pu soutenir la nouvelle d'un naufrage, après avoir eu la force de résister à deux banqueroutes qu'il a faites. Le personnage qui gît dans la loge suivante est le vieux capitaine Zanubio, cavalier napolitain qui s'est venu établir à Madrid. La jalousie l'a mis dans l'état où vous le voyez ; apprenez son histoire. Il avait une jeune femme nommée Aurore, qu'il gardait à vue; sa maison était inaccessible aux hommes. Aurore ne sortait jamais que pour aller à la messe, et encore était-elle toujours accompagnée de son vieux Titon, qui

la menait quelquefois prendre l'air à une terre qu'il a auprès d'Alcantara. Cependant un cavalier, appelé don Garcie Pacheco, l'ayant vue par hasard à l'église, avait conçu pour elle un amour violent; c'était un jeune homme entreprenant et digne de l'attention d'une jolie femme mal mariée. La difficulté de s'introduire chez Zanubio.n'en ôta pas l'espérance à don Garcie. Comme il n'avait pas encore de barbe, et qu'il était assez beau garçon, il se déguisa en fille, prit une bourse de cent pistoles, et se rendit à la terre du capitaine, où il avait su que ce mari devait aller incessamment avec sa femme; il s'adressa à la jardinière, lui dit d'un ton d'héroïne de chevalerie poursuivie par un géant : « Ma bonne, je viens me jeter dans vos bras, je vous prie d'avoir pitié de moi. Je suis une fille de Tolède, j'ai de la naissance et du bien, mes parents me veulent marier à un homme que je hais. Je me suis dérobée la nuit à leur tyrannie; j'ai besoin d'un asile, on ne viendra point me chercher ici; permettez que j'y demeure jusqu'à ce que ma famille ait pris de plus doux sentiments pour moi. Voilà ma bourse, ajouta-t-il en la lui donnant, recevez-la; c'est tout ce que je puis vous offrir présentement, mais j'espère que je serai quelque jour plus en état de reconnaître le service que vous m'aurez rendu. » La jardinière, touchée de la fin de ce discours, répondit : « Ma fille, je veux vous servir; je connais de jeunes personnes qui ont été sacrifiées à de vieux hommes, et je sais bien qu'elles ne sont pas fort contentes; j'entre dans leurs peines; vous ne pouviez mieux vous adresser qu'à moi. Je vous mettrai dans une petite chambre particulière, où vous serez sûrement. » Don Garcie passa quelques jours dans cette terre, fort impatient d'y voir arriver Aurore. Elle y vint enfin avec son jaloux, qui visita d'abord, selon sa coutume, tous les appartements, les cabinets, les caves et les greniers, pour voir s'il ne trouverait point quelque ennemi de son honneur. La jardinière, qui le connaissait, le prévint, et lui conta de quelle manière une jeune fille lui était venue demander une retraite. Zanubio, quoique très défiant, n'eut pas le moindre soupçon de la supercherie; il fut seulement curieux de voir l'inconnue, qui le pria de la dispenser de lui dire son nom, disant qu'elle devait ce ménagement à sa famille, qu'elle déshonorait en quelque sorte par sa fuite; puis elle débita un roman avec tant d'esprit, que le capitaine en fut charmé. Il se sentit naître de l'inclination pour cette aimable personne; il lui offrit ses services, et, se flattant qu'il en pourrait tirer pied ou aile, il la mit auprès de sa femme. Dès qu'Aurore vit don Garcie, elle rougit et se troubla sans savoir pourquoi; le cavalier s'en aperçut, il jugea qu'elle l'avait remarqué dans l'église où il

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Asmodée et don Cléophas sur la maison des fous enfermés.

LE DIABLE BOITEUX ;Un

lavait vue; pour s'en éclaircir, il lui dit, sitôt qu'il put Tenlretenir en particulier : « Madame, j'ai un frère qui m'a souvent parlé de vous; il vous a vue un moment dans une église; depuis ce moment, qu'il se rappelle mille fois le jour, il est dans un état digne de votre pitié. » A ce discours, Aurore envisagea don Garcia plus attentivement qu'elle n'avait fait encore, et lui répondit : « Vous ressemblez trop à ce frère pour que je sois plus longtemps la dupe de votre stratagème; je vois bien que vous êtes un cavalier déguisé. Je me souviens qu'un jour, pendant que j'entendais la messe, ma mante s'ouvrit un instant, et que vous me vîtes; je vous examinai par curiosité; vous eûtes toujours les yeux attachés sur moi. Quand je sortis, je crois que vous ne manquâtes pas de me suivre pour apprendre qui j'éta^is, et dans quelle rue je faisais ma demeure. Je dis je crois, parce que je n'osai tourner la tête pour vous observer; mon mari, qui m'accompagnait, aurait pris garde à cette action, et m'en eût fait un crime. Le lendemain et les jours suivants, je retournai dans la même église, je vous revis, et je remarquai si bien vos traits, que je les reconnais malgré votre déguisement. — Eh bien! madame, répliqua don Garcie, il faut me démasquer; oui, je suis un homme épris de vos charmes; c'est don Garcie Pacheco que l'amour introduit ici sous cet habillement. — Et vous espérez sans doute, reprit Aurore, qu'approuvant votre folle ardeur, je favoriserai votre artifice et contribuerai de ma part à entretenir mon mari dans son erreur? mais c'est ce qui vous trompe : je vais lui découvrir tout, il y va de mon honneur et de mon repos; d'ailleurs, je suis bien aise de trouver une si belle occasion de lui faire voir que sa vigilance est moins sûre que ma vertu, et que, tout jaloux, tout défiant qu'il est, je suis plus difficile à surprendre que lui. » A peine eut-elle prononcé ces derniers mots que le capitaine parut, et vint se mêler à la conversation. « De quoi vous entretenez-vous, mesdames? » leur dit-il. Aurore reprit aussitôt la parole : « Nous parlions, répondit-elle, des jeunes cavaliers qui entreprei^nent de se faire aimer des jeunes femmes qui ont de vieux époux; et je disais que si quelqu'un de ces galants était assez téméraire pour s'introduire chez vous sous quelque déguisement, je saurais bien punir son audace. — Et vous, madame, reprit Zanubio en se tournant vers don Garcie, de quelle manière en useriez-vous avec un jeune cavalier en pareil cas? y Don Garcie était si troublé, si déconcerté, qu'il ne savait que répondre au capitaine, qui se serait aperçu de son embarras, si dans ce moment un valet ne fût venu lui dire qu'un homme arrivé de Madrid demandait à lui parler : il sortit pour aller s'informer de ce (|u'on lui voulait.

Alors don Garcie se jeta aux pieds d'Aurore et lui dit : «< Ali! madame, quel plaisir prenez-vous à m'embarrasser? Seriez-vous assez barbare pour me livrer au ressentiment d'un époux furieux? — Non, Pacheco, répondit-elle en souriant; les jeunes femmes qui ont de vieux maris jaloux ne sont pas si cruelles : rassurez-vous; j'ai voulu me divertir en vous causant un peu de frayeur, mais vous en serez quitte pour cela; ce n'est pas trop vous faire acheter la complaisance que je veux bien avoir de vous souffrir ici. » A des paroles si consolantes don Garcie sentit évanouir toute sa crainte, et conçut des espérances qu'Aurore eut la bonté de ne pas démentir. Un jour qu'ils se donnaient tous deux, dans l'appartement de Zanubio, des marques d'une amitié réciproque, le capitaine les surprit : quand il n'aurait pas été le plus jaloux de tous les hommes, il en vit assez pour juger avec fondement que sa belle inconnue était un cavalier déguisé. A ce spectacle il devint furieux; il entra dans son cabinet pour prendre des pistolets; mais pendant ce temps-là les amants s'échappèrent, fermèrent par dehors les portes de l'appartement à double tour, emportèrent les clefs, et gagnèrent tous deux en diligence un village voisin, où don Garcie avait laissé son valet de chambre et deux bons chevaux. Là, il quitta ses habits de fille, prit Aurore en croupe et la conduisit à un couvent où elle le pria de la mener, et où elle avait une tante supérieure; après cela il s'en retourna à Madrid attendre la suite de cette aventure. Cependant Zanubio, se voyant enfermé, crie, appelle du monde: un valet accourt à sa voix; mais trouvant les portes fermées, il ne peut les ouvrir. Le capitaine s'efforce de les briser, et n'en venant point à bout assez vite à son gré, il cède à son impatience, se jette brusquement par une fenêtre avec ses pistolets à la main : il tombe à la renverse, se blesse la tête, et demeure étendu par terre sans connaissance. Ses domestiques arrivent, et le portent dans une salle sur un lit de repos; ils lui jettent de l'eau au visage ; enfin, à force de le tourmenter, ils le font revenir de son évanouissement; mais il reprend sa fureur avec ses esprits; il demande où est sa femme, on lui répond qu'on l'a vue sortir avec la dame étrangère par une petite porte du jardin. Il ordonne aussitôt qu'on lui rende ses pistolets; on est obligé de lui obéir : il fait seller un cheval : il part sans songer qu'il est blessé, et prend un autre chemin que celui des amants II passa la journée à courir en vain; et s'étant arrêté la nuit dans une hôtellerie de village pour se reposer, la fatigue et sa blessure lui causèrent une fièvre avec un transport au cerveau qui pensa l'emporter. Pour dire le reste en deux mots, il fut quinze jours malade dans ce village; ensuite, il retourna dans sa terre, où,

sans cesse occupé de son malhour, il perdit insensiblement l'esprit. Les parents d'Aurore n'en furent pas plus tôt avertis, qu'ils le firent amener à Madrid pour l'enfermer parmi les fous. Sa femme est encore au couvent, où ils ont résolu de la laisser quelques années pour punir son indiscrétion, ou, si vous voulez, une faute dont on ne doit se prendre qu'à eux... Immédiatement après Zanubio, continua le Diable, est le seigneur don Blas Desdichado, cavalier plein de mérite : la mort de son épouse est cause qu'il est dans la situation déplorable où vous le voyez.

— Cela me surprend, dit don Gléophas : un mari que la mort de sa femme rend insensé! je ne croyais pas qu'on pût pousser si loin l'amour conjugal.

— N'allons pas si vite, interrompit Asmodée ; don Blaz n'est pas devenu fou de douleur d'avoir perdu sa femme ; ce qui lui a troublé l'esprit, c'est que, n'ayant point d'enfants, il a été obligé de rendre aux parents de la défunte cinquante mille ducats qu'il reconnaît dans son contrat de mariage avoir reçus d'elle.

— Oh ! c'est une autre affaire ! répliqua Leandro ; je ne suis plus étonné de son accident. Et dites-moi, s'il vous plaît, quel est ce jeune homme qui saute comme un cabri dans la loge suivante, et qui s'arrête de moment en moment pour faire des éclats de rire, en se tenant les côtés? voilà un fou bien gai 1

— Aussi, repartit le boiteux, sa folie vient d'un excès de joie. Il était portier d'une personne de qualité ; et comme il apprit un jour la mort d'un riche contador dont il se trouvait l'unique héritier, il ne fut point à l'épreuve d'une si joyeuse nouvelle : la tête lui tourna. Nous voici parvenus à ce grand garçon qui joue de la guitare, et qui l'accompagne de sa voix : c'est un fou mélancolique, un amant que les rigueurs d'une dame ont réduit au désespoir, et qu'il a fallu enfermer.

— Ah! que je plains celui-là! s'écria l'écolier : permettez que je déplore son infortune, elle peut arriver à tous les honnêtes gens : si j'étais épris d'une beauté cruelle, je ne sais si je n'aurais pas le même sort.

— A ce sentiment, reprit le démon, je ^ous reconnais pour un vrai Castillan ; il faut être né dans le sein de la Castille pour se sentir capable d'aimer jusqu'à devenir fou de chagrin de ne pouvoir plaire. Les Français ne sont pas si tendres, et si vous voulez savoir la différence qu'il y a entre un Français et un Espagnol sur cette matière, il ne faut que vous dire la chanson que ce fou chante, et qu'il vient de composer tout à l'heure ;

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