LIVRE HUITIÈME
pas. d'arriver. Le neveu demanda quel mystère il y avait là-dessous. Ce n'est rien, répliqua Toncle en riant. C'est qu'un jour Santillane s'avisa de troquer un diamant contre un rubis, et que ce troc ne tourna ni à son honneur ni à son profit.
J'aurais été trop heureux si le ministre n'en eût pas dit davantage; mais il prit la peine de conter le tour que Camille et don Raphaël m'avaient joué dans un hôtel garni, et de s'étendre particulièrement sur les circonstances les plus désagréables pour moi. Son Excellence, après s'être bien égayée, m'ordonna d'accompagner le comte de Lonos, qui me mena chez un joaillier où nous choisîmes des pierreries que nous allâmes montrer au prince d'Espagne; après quoi elles me furent confiées pour être remises à Catalina. J'allai ensuite prendre chez moi deux mille pistoles de l'argent du duc pour payer le marchand.
On ne doit pas demander si la nuit suivante je fus gracieusement reçu des dames, lorsque j'exhibai les présents de mon ambassade, lesquels consistaient en une belle paire de boucles d'oreilles avec les pendants pour la nièce. Charmées l'une et l'autre de ces marques de l'amour et de la générosité du prince, elles se mirent à jaser comme deux commères et à me remercier de leur avoir procuré une si bonne connaissance. Elles s'oublièrent dans l'excès de leur joie. Il leur échappa quelques paroles qui me firent soupçonner que je n'avais produit qu'une friponne au fils de notre grand monarque. Pour savoir précisément si j'avais fait ce beau clief-d'œuvre, je me retirai dans le dessein d'avoir un éclaircissement avec Scipion.
Xlf. — Qui était Catalina. Embarras de Gil [Blas, son inquiétude, et quelle précaution il fut obligé de prendre pour se mettre l'esprit en repos.
En rentrant chez moi, j'entendis un grand bruit. J'en demandai la cause. On me dit que c'était Scipion qui ce soir-là donnait à souper à une demi-douzaine de ses ami». Ils chantaient à î^orge déployée et faisaient de longs éclats de rire. Ce repas
était assurément pas le banquet des sept sages.
Le maître du festin, averti de mon arrivée, dit à sa compagnie : Messieurs, ce n'est rien, c'est le patron qui revient; que cela ne vous gêne pasl Continuez de vous réjouir; je vais lui dire deux mots; je vous rejoindrai dans un moment. A ces mots il vint me trouver. Quel tintamarre! lui dis-je. Quelle sorte de
•rsonnes régalez-vous donc là-bas? Sont-ce des poètes? Non pas,
Lesage. II. 4
s'il vous plaît, me répondit-il. Ce serait dommage de donner votre vin à boire à ces gens-là; j'en fais un meilleur usage. Il y a parmi mes convives un jeune homme très riche qui veut obtenir un emploi par votre crédit et pour son argent. C'est pour lui que la fête se fait. A chaque coup qu'il boit, j'augmente de dix pistoles le bénéfice qui doit vous en revenir. Je veux le faire boire jusqu'au jour. Sur ce pied-là, repris-je, va te remettre à table, et ne ménage point le vin de ma cave.
Je ne jugeai point à propos de l'entretenir alors de Catalina; mais le lendemain, à mon lever, je lui parlai de cette sorte : Ami Scipion, tu sais de quelle manière nous vivons ensemble. Je te traite plutôt en camarade qu'en domestique; tu aurais tort, par conséquent, de me tromper comme un maître. N'ayons donc point de secret l'un pour l'autre. Je vais t'apprendre une chose qui te surprendra, et toi, de ton côté, tu me diras ce que tu penses des femmes que tu m'as fait connaître. Entre nous, je les soupçonne d'être deux matoises d'autant plus raffinées qu'elles affectent plus de simplicité. Si je leur rends justice, le prince d'Espagne n'a pas grand sujet de se louer de moi; car, je te l'avouerai, c'est pour lui que je t'ai demandé une maîtresse. Je l'ai mené chez Catalina, et il en est devenu amoureux. Seigneur, me répondit Scipion, vous en usez trop bien avec moi pour que je manque de sincérité avec vous. J'eus hier un tête-àtête avec la suivante de ces deux princesses; elle m*a conté leur histoire, qui m'a paru divertissante : je vais vous en faire succinctement le récit, que vous ne serez pas fâché d'avoir écouté.
Catalina, poursuivit-il, est fille d'un petit gentilhomme aragonais. Se trouvant à quinze ans une orpheline aussi pauvre que jolie, elle écouta un vieux commandeur qui la conduisit à Tolède, où il mourut au bout de six mois après lui avoir plutôt servi de père que d'époux. Elle recueillit sa succession, qui consistait en quelques nippes et en trois cents pistoles d'argent comptant; puis elle se joignit à la senora Mencia, qui était encore à la mode, quoiqu'elle fût déjà sur le retour. Ces deux bonnes amies demeurèrent ensemble, et commencèrent à tenir une conduite dont la justice voulut prendre connaissance. Cela déplut aux dames, qui de dépit ou autrement abandonnèrent brusquement Tolède pour venir s'établir à Madrid, où, depuis environ deux ans, elles vivent sans fréquenter aucune dame du voisinage. Mais écoutez le meilleur : elles ont loué deux petites maisons séparées seulement par un mur; on peut entrer de l'une dans l'autre par un escalier de communication qu'il y a dans les caves. La senora Mencia demeure avec une jeune soubrette dans l'une de ces maisons, et la douairière du commandeur occupe l'autre avec