LIVRE NEUVIEME
Le repas fini, la compagnie passa dans une grande salle où on , régala d'un concert de voix et d'instruments qui ne fut pas mal exécuté, quoiqu'on n'eût pas choisi les meilleurs sujets de Madrid. Plusieurs airs gais, dont nos oreilles furent agréablement frappées, nous mirent de si belle humeur, que nous commençâmes à former des danses. Dieu sait de quelle façon nous nous en acquittâmes, puisqu'on me prit pour un élève de Terpsichore, moi, qui n'avais de principes de cet art que deux ou trois leçons que j'avais reçues chez la duchesse de Ghaves, d'un petit maître à danser qui venait montrer aux pages !,Après nous être bien divertis, il fallut songer à se retirer chez soi. Je prodiguai les révérences et les accolades. Adieu, mon gendre, me dit Salero en m'embrassant; j'irai chez vous demain matin porter la dot en belles espèces d'or. Vous y serez le bienvenu, lui répondis-je, mon cher beau-père. Ensuite, donnant le bonsoir à la famille, je gagnai mon équipage qui m'attendait à la porte et je pris le chemin de mon hôtel.
l'étais à peine à deux cents pas de la maison du seigneur M ibriel, que quinze ou vingt hommes, les uns à pied, les autres à cheval, tous armés d'épées et de carabines, entourèrent mon carosse et l'arrêtèrent en criant :^Depar le roi.' Ils m'en firent descendre brusquement pour me jeter dans une chaise roulante, où le principal de ces cavaliers étant monté avec moi, dit au cocher de toucher vers Ségovie. Je jugeai bien que c'était un honnête alguazil que j'avais à mon côté. Je voulus le questionner pour savoir le sujet de mon emprisonnement; mais il me répondit sur le ton de ces messieurs-là, je veux dire brutalement, qu'il n'avait point de compte à me rendre. Je lui dis que peutêtre il se méprenait.^on, non, repartit-il, je suis sûr de mon fait. Vous êtes le seigneur de Santillane; c'est vous que j'ai ordre de conduire où je vous mène. N'ayant rien à répliquer à ces paroles, je pris le parti de me taire. Nous roulâmes le reste de la nuit le long du Mançanarez dans un profond silence. Nous rhangeâmes de chevaux à Colmenar, et nous arrivâmes sur le
ira Ségovie, où l'on m'enferma dans la tour.
IV. — Coniinent Gil Blas fut traité dans la tour de Ségovie, et de quelle manière il apprit la cause de sa prison.
')n commença par me mettre dans un cachot, où on me laiss-x il la paille, comme un criminel digne du dernier supplicejjti tssai la nuit non pas à me désoler, car je ne sentais pas encore
tout mon mal, mais à chercher dans mon esprit ce qui pouvait avoir causé mon malheur. Je ne doutais pas que ce ne fût l'ouvrage de Calderone. Cependant j'avais beau le soupçonner d'avoir tout découvert, je ne concevais pas comment il avait pu porter le duc de Lerme à me traiter si cruellement. Tantôt je m'imaginais que c'était à l'insu de Son Excellence que j'avais été arrêté; et tantôt je pensais que c'était elle-même qui, pour quelque raison politique, m'avait fait emprisonner, ainsi que les ministres en usent quelquefois avec leurs favoris.
J'étais vivement agité de mes diverses conjectures, quand la clarté du jour, perçant, au travers d'une petite fenêtre grillée, vint offrir à ma vue toute l'horreur du lieu où je me trouvais. Je m'afdigeai alors sans modération, et mes yeux devinrent deux sources de larmes que le souvenir de ma prospérité rendait intarissables. Pendant que je m'abandonnais à ma douleur, il vintdans mon cachot un guichetier qui m'apportait un pain et une cruche d'eau pour ma journée. Il me regarda, et remarquant que j'avais le visage baigné de pleurs, tout guichetier qu'il était, il sentit un mouvement de pitié : Seigneur prisonnier, me dit-il, ne vous désespérez point. Il ne faut pas être si sensible aux traverses de la vie. Vous êtes jeune; après ce temps-ci vous en verrez un autre. En attendant, mangez de bonne grâce le pain du roi.
Mon consolateur sortit en achevant ces paroles, auxquelles je ne répondis que par des plaintes et des gémissements; et j'ein- ])loyai tout le jour à maudire mon étoile, sans songer à faire honneur à mes provisions qui, dans l'état où j'étais, me semblaient moins un présent de la bonté du roi qu'un effet de sa colère, puisqu'elles servaient plutôt à prolonger qu'à soulager les peines des malheureux.
La nuit vint pendant ce temps-là, et bientôt un grand bruit de clefs attira mon attention. La porte de mon cachot s'ouvrit, et un moment après il entra un homme qui portait une bougie. Il s'approcha de moi, et me dit : Seigneur Gil Blas, vous voyez un de vos anciens amis. Je suis ce don André de Tordesillas qui demeurait avec vous à Grenade et qui était gentilhomme de l'archevêque dans le temps que vous possédiez les bonnes grâces de ce prélat. Vous le priâtes, s'il vous en souvient, d'employer son crédit pour moi, et il me fit nommer pour aller remplir un emploi au Mexique; mais, au lieu de m'embarquer pour les Indes, je m'arrêtai dans la ville d'Alicante. J'y épousai la fille du capitaine du château, et, par suite d'aventures dont je vous ferai tantôt le récit, je suis devenu le châtelain de la tour de Ségovie. ^C'estun bonheur pour vous, continua-t-il, de rencontrer dans un homme chargé de vous maltraiter un ami qui n'épargnera rien