‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 31 sur 146 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

pour adoucir la rigueur de votre prison. Il m'est expressément ordonné de ne vous laisser parler à personne, de vous faire coucher sur la paille, et de ne vous donner pour toute nourriture que du pain et de l'eau. Mais, outre que j'ai trop d'humanité pour ne pas compatir à vos maux, vous m'avez rendu service, et ma reconnaissance l'emporte sur les ordres que j'ai reçus. Loin de servir d'instrument à la cruauté qu'on veut exercer sur vous, je prétends vous traiter le mieux qu'il me sera possible. Levezvous et venez avec moi.

Quoique le seigneur châtelain méritât bien quelques remerciements, mes esprits étaient si troublés que je ne pus lui répondre un seul mot. Je ne laissai pas de le suivre. Il me fit traverser une cour, et monter par un escalier fort étroit à une petite chambre qui était tout au haut de la tour. Je ne fus pas peu surpris, en entrant dans cette chambre, de voir sur une table deux chandelles qui brûlaient dans des flambeaux de cuivre, et deux couverts assez propres. Dans un moment, me dit Tordesillas, on va vous apporter à manger. Nous allons souper ici tous deux. C'est ce réduit que je vous ai destiné pour logement; vous y serez mieux que dans votre cachot. Vous verrez de votre fenêtre les bords fleuris de l'Erêma, et la vallée délicieuse qui, du pied des montagnes qui séparent les deux Gastilles, s'étend jusqu'à Coca. Je ne doute pas que d'abord vous soyez peu sensible à une si belle vue; mais quand le temps aura fait succéder une douce mélancolie à la vivacité de votre douleur, vous prendrez plaisir à promener vos regards sur des objets si agréables. Outre cela, comptez que le linge et les autres choses qui sont nécessaires à un homme qui aime la propreté ne vous manqueront pas. De plus vous serez bien couché, bien nourri, et je vous fournirai des livres tant que vous en voudrez; en un mot, tous les agréments qu'un prisonnier peut avoir.

A des offres si obligeantes, je me sentis un peu soulagé. Je

pris courage, et rendis mille grâces à mon geôlier. Je lui dis

qu'il me rappelait à la vie par son procédé généreux, et que je

souhaitais de me retrouver en état de lui en témoigner ma

reconnaissance. Eh! pourquoi ne vous y retrouveriez-vous pas?

Mie répondit-il. Croyez-vous avoir perdu pcgzr jamais la liberté?

i vous vous imaginez cela, vous êtes dans l'erreur, et j'ose vous

ssurer que vous en serez quitte pour quelques mois de prison.

jue dites-vous, seigneur don André? m'écriai-je. Il semble que

ous sachiez le sujet de mon infortune. Je vous avouerai, me

1 epartit-il, que je ne l'ignore pas. L'alguazil qui vous a conduit

ici m'a confié ce secret que je puis vous révéler. Il m'a dit que

le roi, informé que vous aviez la nuit, le comte de Lemos et

VOUS, mené le prince d'Espagne chez une dame suspecte, venait, pour vous en punir, d'exiler le comte, et vous envoyait, vous, à la tour de Ségovie, pour y être traité avec toute la rigueur que vous avez éprouvée depuis que vous y êtes. Gomment, lui dis-je, cela est-il venu à la connaissance du roi? C'est particulièrement de cette circonstance que je voudrais être instruit. Et c'est, répondit-il, ce que l'alguazil ne m'a point appris, et ce qu'apparemment il ne sait pas lui-même.

Dans cet endroit de notre conversation, plusieurs valets qui apportaient le souper entrèrent. Ils mirent sur la table du pain, deux tasses, deux bouteilles et trois grands plats, dans l'un desquels il y avait un civet de lièvre avec beaucoup d'oignons, d'huile et de safran; dans l'autre une olla podrida ^ ; et dans le troisième un dindonneau sur une marmelade de berengena^. Lorsque Tordesillas vit que nous avions tout ce qu'il nous fallait, il renvoya ses domestiques, ne voulant pas qu'ils entendissent notre entretien. 11 ferma la porte, et nous nous assîmes tous deux vis-à-vis l'un de l'autre. Commençons, me dit-il, par le plus pressé. Vous devez avoir bon appétit après deux jours de diète. En parlant de cette sorte, il chargea mon assiette de viande. Il s'imaginait servir un affamé, et il avait effectivement sujet de penser que j'allais m'empiffrer de ses ragoûts : néanmoins, je trompai son attetite. Quelque besoin que j'eusse de manger, les morceaux me restaient dans la bouche, tant j'avais le cœur serré de ma condition présente. Pour écarter de mon esprit les images cruelles qui yenaient sans cesse l'affliger, mon châtelain avait beau m'exciter à boire et vanter l'excellence de son vin, m'eût-il donné du nectar, je l'aurais alors bu sans plaisir. Il s'en aperçut, et, s'y prenant d'une autre façon, il se mit à me conter d'un style égayé l'histoire de son mariage. Il y réussit encore moins par là. J'écoutai son récit avec tant de distraction, que je n'aurais pu dire, lorsqu'il l'eut fini, ce qu'il venait de me raconter. Il jugea bien qu'il entreprenait trop de vouloir ce soir-là faire quelque diversion à mes chagrins. Il se leva de table après avoir achevé de souper, et me dit : Seigneur de Santillane, je vais vous laisser reposer, ou plutôt rêver en liberté à votre malheur. Mais, je vous le répète, il ne sera pas de longue durée. Le roi est bon naturellement. Quand sa colère sera passée, et qu'il se représentera la situation déplorable où il

1. Oila podrida, est un composé de toutes sortes de viandes. (Note de Lesngc.)

2. Berengena, petite citrouille, appelée Pomme d'amour. (Note de Lesage.)

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