‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 32 sur 146 · LIVRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIEME

croit que vous êtes, vous lui paraîtrez assez puni. A ces mots, le seiarieur châtelain descendit, et fit monter ses valets pour desservir. Ils emportèrent jusqu'aux flambeaux, et je me couchai à la sotnbre clarté d'une lampe qui était attachée au mur.

V. — Des réflexions qu'il fit cette nuit avant de s'endormir, et du bruit qui le réveilla.

Je passai deux heures pour le moins à réfléchir sur ce que Tordesillas m'avait appris. Je suis donc ici, disais-je, pour avoir contribué aux plaisirs de l'héritier de la couronne ! Quelle imprudence aussi d'avoir rendu de pareils services à un prince si jeune! car c'est sa grande jeunesse qui fait tout mon crime : s'il était dans un âge plus avancé, le roi peut-être n'aurait fait que rire de ce qui Fa si fort irrité. Mais qui peut avoir donné un semblable avis à ce monarque, sans appréhender le ressentiment du prince et celui du duc de Lerrae? Ce ministre voudra venger sans doute le comte de Lemos, son neveu. Comment le roi a-t-il découvert cela? C'est ce que je ne comprends point.

J'en revenais toujours là. L'idée pourtant la plus affligeante pour moi, celle qui me désespérait, et dont mon esprit ne pouvait se détacher, c'était le pillage auquel je m'imaginais bien que tous mes effets avaient été abandonnés. Mon cofTre-fort, m'écriaisje, où êtes-vous? mes chères richesses, qu'êtes-vous devenues? dans quelles mains êtes-vous tombées? Hélas! je vous ai perdues en moins de temps encore que je ne vous avais gagnées! Je me peignais le désordre qui devait régner dans ma maison, et je faisais sur cela des réflexions toutes plus tristes les unes que les autres. La confusion de tant de pensées différentes me jeta dans un accablement qui me devint favorable : le sommeil, qui m'avait fui la nuit précédente, vint répandre sur moi ses pavots. La bonté du lit, la fatigue que j'avais soufferte, ainsi que la fumée des viandes et du vin, y contribuèrent aussi. Je m'endormis profondément; et, selon toutes les apparences, le jour m'aurait surpris dans cet état, si je n'eusse été réveillé tout à coup par un bruit assez extraordinaire dans les prisons. J'entendis le son d'une guitare, et la voix d'un homme en même temps. J'écoute avec attention, je n'entends plus rien; je crois que c'est un songe. Mais un instant après mon oreille fut frappée du son du même instrument, et de la même voix qui chantait les vers suivants :

Lesaoe. II.

Ay de mi! un ano felice Parece un soplo ligero ; Pero sin diclia un instante Es un siglo de tormento i.

Ce couplet, qui paraissait avoir été fait exprès pour moi, irrita mes ennuis." Je n'éprouve que trop, disais-je, la vérité de ces paroles. Il me semble que le temps de mon bonheur s'est écoulé bien vite, et qu'il y a déjà un siècle que je suis en prison. Je me replongeai dans une affreuse rêverie, et je recommençai à me désoler comme si j'y eusse pris plaisir. Mes lamentations finirent avec la nuit; et les premiers rayons du soleil, dont ma chambre fut éclairée, calmèrent un peu mes inquiétudes. Je me levai pour aller ouvrir ma fenêtre et donner de l'air à ma chambre. Je regardai dans la campagne, dont je me souvins que le seigneur châtelain m'avait fait une belle description. Je ne trouvai pas de quoi justifier ce qu'il m'en avait dit. L'Erêma, que je croyais du moins égal au Tage, ne me parut qu'un ruisseau. L'ortie seule et le chardon paraient ses bords fleuris-, et la prétendue vallée délicieuse n'offrit à ma vue que des terres dont la plupart étaient incultes. Apparemment que je. n'en étais pas encore à cette douce mélancolie qui devait me faire voir les choses autrement que je ne les voyais alors.

Je commençai à m'habiller, et déjà j'étais à demi vêtu, quand Tordesillas arriva suivi d'une vieille servante qui m'apportait des chemises et des serviettes. Seigneur Gil Blas, me dit-il, voici du linge. Ne le ménagez pas; j'aurai soin que vous en ayez toujours de reste. Eh bien, ajouta-t-il, comment avez-vous passé la nuit? Le sommeil a-t-il suspendu vos peines pour quelques moments? Je dormirais peut-être encore, lui répondis-je, si je n'eusse pas été réveillé par une voix accompagnée d'une guitare. Le cavalier qui a troublé votre repos, reprit-il, est un prisonnier d'État qui a sa chambre à côté de la vôtre. Il est chevalier de l'ordre militaire de Galatrava, et il a une figure tout aimable. Il s'appelle don Gaston de Cogollos. Vous pourrez vous voir tous deux, et manger ensemble. Vous trouverez une consolation mutuelle dans vos entretiens. Vous vous serez l'un à l'autre d'un grand agrément. Je témoignai à don André. que j'étais très sensible à la permission qu'il me donnait d'unir ma douleur avec celle de ce cavalier; et, comme je marquais quelque impatience de connaître ce compagnon de malheur, notre obligeant châtelain me procura

i. Hélas! une année de plaisir passe comme un vent léger; mais un moment de malheur est un siècle de tourment. (Note de Lesage.)

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