‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 33 sur 146 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

cette satisfaction dès ce jour-là même. Il me fit dîner avec don Gaston, qui me surprit par sa bonne mine et par sa beauté. Jugez quel homme ce devait être pour éblouir des yeux accoutumés à voir la plus brillante jeunesse de la cour. Imaginez-vous un homme fait à plaisir, un de ces héros de romans qui n'avaient qu'à se montrer pour causer des insomnies aux princesses. Ajoutons à cela que la nature, qui mêle ordinairement ses dons, avait doué Cogollos de beaucoup d'esprit et de valeur. C'était un cavalier parfait.

9i ce cavalier me charma, j'eus de mon côté le bonheur de ne lui pas déplaire. Il ne chanta plus la nuit, de peur de m'incommoder, quelques prières que je lui fisse de ne se pas contraindre pour moi. Une liaison est bientôt formée entre deux personnes qu'un mauvais sort opprime. Une tendre amitié suivit de près notre connaissance, et devint plus forte de jour en jour. La liberté que nous avions de nous parler quand il nous plaisait nous fut très utile, puisque, par nos conversations, nous nous aidâmes réciproquement tous deux à prendre notre mal en patience.

Une après-dînée, j'entrai dans sa chambre comme il se disposait à jouer de la guitare. Pour l'écouter plus commodément, je m'assis sur une sellette qu'il y avait là pour tout siège ; et lui s'étant mis sur le pied de son lit, il joua un air fort touchant, et chanta dessus des paroles qui exprimaient le désespoir où la cruauté d'une dame réduisait un amant. Lorsqu'il les eut chantées, je lui dis en souriant: Seigneur chevalier, voilà des vers que vous ne serez jamais obligé d'employer dans vos galanteries. Vous n'êtes pas fait pour trouver des femmes cruelles. Vous avez trop bonne opinion de moi, me répondit-il. J'ai composé pour mon compte les vers que vous venez d'entendre, pour amollir un cœur que je croyais de diamant, pour attendrir une dame qui me traitait avec une extrême rigueur. Il faut que je vous fasse le récit de cette histoire ; vous apprendrez en même temps celle de mes malheurs.

VI. — Histoire de don Gaston de GoêoHos et de dona Helena de Galisteo.

Il y aura bientôt quatre ans que je partis de Madrid pour aller à Coria voir dona Eléonor- de Laxarilla, ma tante, qui est une des plus riches douairières de la Castille vieille, et qui n'a point d'autre héritier que moi. Je fus à peine arrivé chez elle, que

l'amour y vint troubler mon repos. Elle me donna un appartement dont les fenêtres faisaient face aux jalousies d'une dame qui demeurait vis-à-vis, et que je pouvais facilement remarquer, tant ses grilles étaient peu serrées, et la rue étroite. Je ne négligeai pas cette possibilité; et je trouvai ma voisine si belle, que j'en fus d'abord enchanté. Je le lui marquai aussitôt par des œillades si vives, qu'il n'y avait pas à s'y méprendre. Elle s'en aperçut bien ; mais elle n'était pas fille à faire trophée d'une pareille observation, et encore moins à répondre à mes minauderies.

Je voulus savoir le nom de cette dangereuse personne qui troublait si promptement les cœurs. J'appris qu'on la nommait dona Helena; qu'elle était fille unique de don Georges de Galisteo, qui possédait à quelques lieues de Coria un fief dominant d'un revenu considérable ; qu'il se présentait souvent des partis pour elle, mais que son père les rejetait tous, parce qu'il était dans le dessein de la marier à don Augustin de Olighera, son neveu, qui, en attendant ce mariage, avait la liberté de voir et d'entretenir tous les jours sa cousine. Cek ne me découragea point : au contraire, j'en devins plus amoureux; et l'orgueilleux plaisir de supplanter un rival aimé m'excita peut-être encore plus que mon amour à pousser ma pointe. Je continuai donc de lancer à mon Hélène des regards enflammés. J'en adressai aussi de suppliants à Félicia, sa suivante, comme pour implorer son secours; je fis même parler mes doigts. Mais ces galanteries furent inutiles; je ne tirai paà plus de raisons de la soubrette que de la maîtresse : elles firent toutes deux les cruelles et les inaccessibles.

Puisqu'elles refusaient de répondre au langage de mes yeux, j'eus recours à d'autres interprètes. Je mis des gens en campagne pour déterrer les connaissances que Félicia pouvait avoir dans la ville. Ils découvrirent qu'une vieille dame, appelée Théodora, était sa meilleure amie, et qu'elles se voyaient fort souvent. Ravi de cette découverte, j'allai moi-même trouver Théodora, que j'engageai par des présents à me servir. Elle prit parti pour moi, promit de me ménager chez elle un entretien secret avec son amie, et tint sa promesse dès le lendemain.

Je cesse d'être malheureux, dis-je à FéUcia, puisque mes peines ont excité votre pitié. Que ne dois-je point à votre amie, de vous avoir disposée à m'accorder la satisfaction de vous entretenir! Seigneur, me répondit-elle, Théodora peut tout sur moi. Elle m'a mise dans vos intérêts; et, si je pouvais faire votre bonheur, vous seriez bientôt au comble de vos vœux; mais avec toute ma bonne volonté, je ne sais si je vous serai d'un grand secours.

Page 1