LIVRE NEUVIÈME
Il ne faut point vous flatter : vous n'avez jamais formé d'entreprise plus difficile. Vous aimez une dame prévenue pour un autre cavalier, et quelle dame encore! Une dame si fière et si dissimulée, que si, par votre constance et par vos soins, vous parvenez à lui arracher des soupirs, ne pensez pas que sa fierté vous donne le plaisir de les entendre. Ah! ma chère Félicia, m'écriaije avec douleur, pourquoi me faites- vous connaître tous les obstacles que j'ai à surmonter? Ce détail m'assassine. Trompezmoi plutôt que de me désespérer. A ces mots, je pris une de ses mains, je la pressai entre les miennes, et lui mis au doigt un diamant de trois cents pistoles, en lui disant des choses si touchantes, que je la fis pleurer.
Elle était trop émue de mon discours et trop contente de mes manières pour me laisser sans consolation. Elle aplanit un peu les difficultés. Seigneur, me dit-elle, ce que je viens de vous représenter ne doit pas vous ôter toute espérance. Votre rival, il est vrai, n'est pas haï. Il vient au logis voir librement sa cousine. Il lui parle quand il lui plaît, et c'est ce qui vous est favorable. L'habitude où ils sont tous deux d'être ensemble tous les jours rend leur commerce un peu languissant. Ils me paraissent se quitter sans peine et se revoir sans plaisir. On dirait qu'ils sont déjà mariés. En un mot, je ne vois point que ma maîtresse ait une passion violente pour don Augustin. D'ailleurs, il y a entre vous et lui, pour les qualités personnelles, une différence qui ne doit pas être inutilement remarquée par une fille aussi délicate que dona Helena. Ne perdez donc pas courage. Continuez vos galanteries. Je ne laisserai pas échapper une occasion de faire valoir à ma maîtresse tout ce que vous ferez pour lui plaire. Elle aura beau se déguiser, à travers sa dissimulation je démêlerai bien ses sentiments.
Nous nous séparâmes, Félicia et moi, fort satisfaits l'un de l'autre après cette conversation. Je m'apprêtai, sur nouveaux frais, à lorgner la fille de don Georges; }§ la régalai d'une sérénade dans laquelle je fis chanter par une belle voix les vers que vous venez d'entendre. Après le concert, la suivante, pour sonder sa maîtresse, lui demanda si elle s'était divertie. La voix, dit dona Helena, m'a fait plaisir. Et les paroles qu'elle a chantées, répliqua la soubrette, ne sont-elles pas fort touchantes? C'est à quoi, repartit la dame, je n'ai fait aucune attention. Je ne me suis attachée qu'au chant. Je n'ai nullement pris garde aux vers, et ne me soucie guère de savoir qui m'a donné cette sérénade. Sur ce pied-là, s'écria la suivante, le pauvre don Gaston de CogoUos est très éloigné de son compte, et bien fou de passer son temps à regarder nos jalousies. Ce n'est peut-être pas lui,#
dit la maîtresse d'un air froid; c'est quelque autre cavalier qui vient par ce concert de me déclarer sa passion : vous êtes dans l'erreur. Pardonnez-moi, répondit Félicia, c'est don Gaston luimême, à telles enseignes qu'il m'a ce matin abordée dans la rue; il m'a même priée de vous dire de sa part qu'il vous adore; malgré les rigueurs dont vous payez son amour ; et qu'enfin il s'estimerait le plus heureux de tous les hommes si vous lui permettiez de vous marquer sa tendresse par ses soins et par des fêtes galantes. Ces discours, poursuivit-elle, vous prouvent assez que je ne me trompe pas.
La lille de don Georges changea tout à coup de visage, et regardant sa suivante d'un air sévère : Vous auriez bien pu, lui dit-elle, vous passer de me rapporter cet impertinent entretien. Qu'il ne vous arrive plus, s'il vous plaît, de me venir faire de pareils rapports; et, si ce jeune téméraire ose encore vous parler, je vous ordonne de lui dire qu'il s'adresse à une personne qui fasse plus de cas de ses galanteries, et qu'il choisisse un plus honnête passe-temps que celui d'être toute la journée à ses fenêtres à observer ce que je fais dans mon appartement.
Tout cela me fut fidèlement détaillé dans une seconde entrevue par Félicia, qui, prétendant qu'il ne fallait pas prendre au pied de la lettre les paroles de sa maîtresse, voulait me persuader que mes affaires allaient le mieux du monde. Pour moi, qui n'y entendais pas finesse, et qui ne croyais pas qu'on pût expliquer le texte en ma faveur, je me défiais des commentaires qu'elle me faisait.
Elle se moqua de ma défiance, demanda du papier et de l'encre à son amie, et me dit : Seigneur chevalier, écrivez tout à l'heure à dona Helena en amant désespéré. Peignez-lui vivement vos souffrances, et surtout plaignez-vous de la défense qu'elle vous fait de paraître à vos fenêtres. Promettez d'obéir; mais assurez qu'il vous en coûtera la vie. Tournez-moi cela comme vous le savez si bien faire, vous autres cavaliers; et je me charge du reste. J'espère que l'événement fera plus d'honneur que vous n'en faites à ma pénétration.
J'aurais été le premier amant qui, trouvant une si belle occasion d'écrire à sa maîtresse, n'en eût pas profité. Je composai une lettre des plus pathétiques. Avant que de la plier, je la montrai à Félicia, qui sourit après l'avoir lue, et me dit que, si les femmes savaient l'art d'entêter les hommes, en récompense, les hommes n'ignoraient pas celui d'enjôler les femmes. La soubrette prit mon billet, en m'assurant qu'il ne tiendrait pas à elle qu'il ne produisît un bon effet; puis, m'ayant recommandé d'avoir soin que mes fenêtres fussent fermées pendant quelques jours, elle retourna chez don Georges.