‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 35 sur 146 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

Madame, dit-elle en arrivant à dona Helena, j'ai rencontré don Gaston. Il n'a pas manqué de venir à moi, et de vouloir me tenir des discours flatteurs. Il m'a demandé d'une voix tremblante, et comme un coupable qui attend son arrêt, si je vous avais parlé de sa part. Alors, prompte à exécuter vos ordres, je lui ai coupé brusquement la parole. Je me suis déchaînée contre lui. Je l'ai chargé d'injures, et laissé dans la rue, étourdi de ma pétulance. Je suis ravie, répondit dona Helena, que vous m'ayez débarrassée de cet importun; mais il n'était pas nécessaire de lui parler brutalement. Il faut toujours qu'une fille ait de la douceur. Madame, répliqua la suivante, on ne se défait pas d'un amant passionné par des paroles prononcées d'un air doux. On n'en vient pas même toujours à bout par des fureurs et des emportements. Don Gaston, par exemple, ne s'est pas rebuté. Après l'avoir accablé d'injures, comme je vous l'ai dit, j'ai été chez votre parente, où vous m'avez envoyée. Cette dame, par malheur, m'a retenue trop longtemps. Je dis trop longtemps, puisque, en revenant, j'ai retrouvé mon homme. Je ne m'attendais plus à le revoir. Sa vue m'a troublée, mais si troublée, que ma langue, qui ne manque jamais dans l'occasion, n'a pu fournir une parole. Pendant ce temps-là, qu'a-t-il fait? Il a profité de mon silence, ou plutôt de mon désordre; il m'a glissé dans la main un papier que j'ai gardé sans savoir ce que je faisais, et il a disparu dans le moment.

En parlant ainsi, elle tira de son sein ma lettre, qu'elle remit tout en badinant à sa maîtresse, qui, l'ayant prise comme pour s'en divertir, la lut à bon compte, et fit ensuite la réservée. En vérité, Félicia, dit-elle d'un air sérieux à sa suivante, vous êtes une étourdie, une folle, d'avoir reçu ce billet. Que peut penser de cela don Gaston? et qu'en dois-je croire moi-même? Vous me donnez lieu, par votre conduite, de me défier de votre fidélité, et à lui de me soupçonner d'être sensible à sa passion. Hélas! peutêtre s'imagine-t-il en cet instant que je lis elirelis avec plaisir les caractères qu'il a' tracés. Voyez à quelle honte vous exposez ma fierté. Oh! que non, madame, lui répondit la soubrette, il ne saurait avoir cette pensée; et, supposé qu'il l'eût, il ne l'aura pas longtemps. Je lui dirai, à la première vue, que je vous ai montré sa lettre, que vous l'avez regardée d'un air glacé, et qu'enfin, sans la lire, vous l'avez déchirée avec un mépris froid. Vous pourrez hardiment, reprit dona Helena, lui jurer que je ne l'ai point lue. Je serais bien embarrassée s'il me fallait seulement en dire deux paroles. La fille de don Georges ne se contenta pas de parler de cette sorte, elle déchira mon billet, et défendit à sa suivante de l'entretenir jamais de moi.

Comme j'avais promis de ne plus faire le galant à mes fenêtres, puisque ma vue déplaisait, je les tins fermées pendant plusieurs jours, pour rendre mon obéissance plus touchante. Mais au défaut des mines qui m'étaient interdites, je me préparai à donner de nouvelles sérénades à ma cruelle Hélène. Je me rendis une nuit sous son balcon avec des musiciens, et déjà les guitares se faisaient entendre, lorsqu'un cavalier, l'épée à la main, vint troubler le concert, en frappant à droite et à gauche sur les concertants, qui prirent aussitôt la fuite. La fureur qui animait cet audacieux excita la mienne. Je m'avance pour le punir et nous commençons un rude combat. Dona Helena et sa suivante entendent le bruit des épées. Elles regardent au travers de leurs jalousies, et voient deux hommes qui sont aux mains. Elles poussent de grands cris, qui obligent don Georges et ses valets à se lever. Ils sont bientôt sur pied, et ils accourent, de même que plusieurs voisins, pour séparer les combattants. Mais ils arrivèrent trop tard : ils ne trouvèrent sur le champ" de bataille qu'un cavalier noyé dans son sang et presque sans vie; et ils reconnurent que j'étais ce cavalier infortuné. On m'emporta chez ma tante, où les plus habiles chirurgiens de la ville furent appelés.

Tout le monde me plaignit, et particulièrement dona Helena, qui laissa voir alors le fond de son cœur. Sa dissimulation céda au sentiment. Le croirez-vous? Ce n'était plus cette fille qui se faisait un point d'honneur de paraître insensible à mes galanteries; c'était une tendre amante qui s'abandonnait sans réserve à sa douleur. Elle passa le reste de la nuit à pleurer avec sa suivante, et à maudire son cousin don Augustin de Olighera, qu'elles jugeaient devoir être l'auteur de leurs larmes; comme en effet c'était lui qui avait si désagréablement interrompu la sérénade. Aussi dissimulé que sa cousine, il s'était aperçu de mes intentions, sans en rien témoigner; et, s'imaginant qu'elle y répondait, il avait fait cette action vigoureuse pour montrer qu'il était moins endurant qu'on ne le croyait. Néanmoins, ce triste accident fut peu de temps après suivi d'une joie qui le fit oublier. Tout dangereusement blessé que j'étais l'habileté des chirurgiens me tira d'affaire. Je gardais encore la chambre, quand dona Eléonor, ma tante, alla trouver don Georges, et lui demanda pour moi dona Helena. H consentit d'autant plus volontiers à ce mariage, qu'il regardait alors don Augustin comme un homme qu'il ne reverrait peut-être jamais. Le bon vieillard appréhendait que sa fille n'eût de la répugnance à se donner à moi, à cause que le cousin Olighera avait eu la liberté de la voir, et tout le loisir de s'en faire aimer; mais elle parut si disposée à obéir en cela à son père, qu'on peut conclure de là qu'en Espagne, ainsi qu'ailleurs,

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