‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 36 sur 146 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

c'est un avantage d'être un nouveau venu auprès des femmes.^ Sitôt que je pus avoir une conversation particulière avec Félicia, j'appris jusqu'à quel point sa maîtresse avait été sensible au malheureux succès de mon combat. Si bien que, ne pouvant plus douter que je ne fusse le Paris de mon Hélène, je bénissais ma blessure, puisqu'elle avait de si heureuses suites pour mon amour. J'obtins du seigneur don Georges la permission de parler à sa fille en présence de la suivante. Que cet entretien fut doux pour moi! Je priai, je pressai tellement la dame de me dire si son père, en la livrant à ma tendresse, ne faisait aucune violence à ses sentiments, qu'elle m'avoua que je ne la devais point à sa seule obéissance. Depuis cet aveu plein de charmes, je ne m'occupai que du soin de plaire et d'imaginer des fêtes galantes en attendant le jour de nos noces, qui devait être célébré par une magnifique cavalcade, où toute la noblesse de Coria et des environs se préparait à briller.

Je donnai un grand repas aune superbe maison de plaisance que ma tante avait aux portes de la ville du côté de Manroi. Don Georges et sa fille avec tous leurs parents et leurs amis en étaient. On y avait préparé par mon ordre un concert de voix et d'instruments, et fait venir une troupe de comédiens de campagne pour y représenter une comédie. Au milieu du festin, on me vint dire qu'il y avait dans une salle un homme qui demandait à me parler d'une affaire très importante pour moi. Je me levai de table pour aller voir qui c'était. Je trouvai un inconnu qui avait l'air d'un valet de chambre. 11 me présenta un billet que j'ouvris et qui contenait ces paroles :

« Si l'honneur vous est cher, comme il le doit être à tout chevalier de votre ordre, vous ne manquerez pas demain matin de vous rendre dans la plaine de Manroi. Vous y trouverez un cavalier qui veut vous faire raison de l'offense que vous avez reçue de lui, et vous mettre, s'il le peut, hor^ d'état d'épouser don

^^^^°^' « Don Augustin de Olighera. »

Si l'amour a beaucoup d'empire sur les Espagnols, la vengeance en a encore bien davantage. Je ne lus pas ce billet d'un cœur tranquille. Au seul nom de don Augustin, il s'alluma dans mes veines up feu qui me fit presque oublier les devoirs indispensables que j'avais à remplir ce jour-là. Je fus tenté de me dérober à la compagnie pour aller chercher sur-le-champ mon ennemi. Je me contraignis pourtant, de peur de troubler la fête, et dis à l'homme qui m'avait remis la lettre : Mon ami, vous pouvez dire au cavalier qui vous envoie que j'ai trop d'envie de

me revoir aux prises avec lui pour n'être pas demain avant le lever du soleil dans l'endroit qu'il me marque.

Après avoir renvoyé le messager avec cette réponse, je rejoignis mes convives et repris ma place à la table, oiije composai si bien mon visage, que personne n'eut aucun soupçon de ce qui se passait en moi. Je parus, pendant le reste de la journée, occupé, comme les autres, des plaisirs de la fête, qui finit enfin au milieu de la nuit. L'assemblée se sépara, et chacun rentra dans la ville de la même manière qu'il en était sorti. Pour moi, je demeurai dans la maison de plaisance, sous prétexte d'y vouloir prendre le frais le lendemain matin; mais ce n'était que pour me trouver plus tôt au rendez-vous. Au lieu de me coucher, j'attendis avec impatience la pointe du jour. Sitôt que je l'aperçus, je montai sur mon meilleur cheval, et je partis tout seul comme pour me promener dans la campagne. Je m'avance vers Manroi. Je découvre dans la plaine un homme à cheval qui vient de mon côté à bride abattue. Je vole à sa rencontre pour lui épargner la moitié du chemin. Nous nous joignons bientôt. C'était mon rival. Chevalier, me dit-il insolemment, c'est à regret que j'en viens aux mains une seconde fois avec vous; mais c'est votre faute. Après l'aventure de la sérénade, vous auriez dû renoncer de bonne grâce à la fille de don Georges, ou bien vous tenir pour dit que vous n'en seriez pas quitte pour cela, si vous persistiez dans le dessein de lui plaire. Vous êtes trop fier, lui répondis-je, d'un avantage que vous devez peut-être moins à votre adresse qu'à l'obscurité de la nuit. Vous ne songez pas que les armes sont journalières. Elle ne le sont pas pour moi, répliqua-t-il d'un air arrogant; et je vais vous faire voir que, le jour comme la nuit, je sais punir les chevaliers audacieux qui vont sur mes brisées.

Je ne repartis à cet orgueilleux discours qu'en mettant promptement pied à terre. Don Augustin fit la même chose. Nous attachâmes nos chevaux à un arbre, et nous commençâmes à nous battre avec une égale vigueur. J'avouerai de bonne foi que j'avais affaire à un ennemi qui savait mieux faire des armes que moi, bien que j'eusse deux années de salle. Il était consommé dans l'escrime. Je ne pouvais exposer ma vie à un plus grand péril. Néanmoins, comme il arrive assez souvent que le plus fort est vaincu par le plus faible, mon rival, malgré toute son habileté, reçut un coup d'épée dans le cœur, et tomba roide mort un moment après.

Je retournai aussitôt à la maison de plaisance, où j'appris ce qui venait de se passer à mon valet de chambre, dont la fidélité m'était connue. Ensuite je lui dis : Mon cher Ramire, avant que

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