LIVRE DIXIEME
dès demain satisfaire ta curiosité, pourvu que Sangrado vive encore, et quMl soit à Valladolid : ce que j'ai de la peine à croire; car il était déjà vieux quand je le quittai, et il s'est écoulé bien des années depuis ce temps-là.
Notre premier soin, en arrivant dans l'hôtellerie où nous allâmes descendre, fut de nous informer de ce docteur. Nous apprîmes qu'il n'était pas encore mort, mais que, ne pouvant plus à son âge faire de visites ni se donner de grands mouvements, il avait abandonné le pavé à trois ou quatre autres docteurs qui s'étaient mis en réputation par une nouvelle pratique qui ne valait guère mieux que la sienne. Nous résolûmes donc de nous arrêter à Valladolid le jour suivant, tant pour laisser reposer nos mules que pour voir le seigneur Sangrado. Nous nous rendîmes chez lui sur les dix heures du matin : nous le trouvâmes assis dans un fauteuil, un livre à la main. Il se leva sitôt qu'il nous aperçut, vint au-devant de nous d'un pas assez ferme pour un septuagénaire, et nous demanda ce que nous lui voulions. Monsieur le docteur, lui dis-je, regardez-moi, je vous prie, attentivement; est-ce que vous ne me remettez point? J'ai pourtant l'honneur d'être un de vos élèves. Ne vous souvient-il plus d'un certain Gil Blas qui était autrefois votre .commensal et votre substitut? Quoi! c'est vous, Santillane? me répondit-il en m'embrassant d'un air affectueux; je ne vous aurais pas reconnu. Je suis bien aise de vous revoir. Qu'avez-vous fait depuis notre séparation? Vous avez sans doute toujours pratiqué la médecine? C'est à quoi, repris-je, j'avais assez de penchant; mais de fortes raisons m'en ont empêché.
Tant pis, reprit Sangrado; avec les principes que vous aviez reçus de moi vous seriez devenu un habile médecin, pourvu que le ciel vous eût fait la grâce de vous préserver de l'amour dangereux de la chimie. Ah! moii fils, poursuivit-il d'un ton douloureux et déclamateur, quel changement dans la médecine depuis quelques années! Vous m'en voyêi surpris et indigné avec raison. On ôte à cet art l'honneur et la dignité. Cet art, qui dans tous les temps a respecté la vie des hommes, est présentement en proie à la témérité, à la présomption et à Vimpéritie; car les faits parlent, et bientôt les pierres crieront contre le brigandage des nouveaux praticiens : lapides clamabunt. On voit dans cette ville des médecins, ou soi-disant tels, qui se sont attelés au char de triomphe de l'antimoine : ciirrus triumphalis antimonii. Des échappés de l'école de Paracelse, des adorateurs du kermès^ des guérisseurs de hasard, qui font consister toute la science de la médecine à savoir préparer des drogues chimiques. Que vous dirai-je? Tout est méconnaissable dans leur méthode. Lasaignôe
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du pied, par exemple, jadis si rare, est aujourd'hui presque la seule qui soit en usage. Les purgatifs, autrefois doux et bénins, sont changés en émétique et en kermès. Ce n'est plus qu'un chaos où chacun se permet ce qu'il veut, et franchit les bornes de l'ordre et de la sagesse que nos premiers maîtres ont posées.
Quelque envie que j'eusse de rire en entendant une si comique déclamation, j'eus là force d'y résister; je lis plus, je déclamai contre le kermès sans savoir ce que c'était, et donnai au diable à tout hasard ceux qui l'ont inventé. Scipion, remarquant que je m'égayais dans cette scène, y voulut mettre aussi du sien. Monsieur le docteur, dit-il à Sangrado, comme je suis petit-neveu d'un médecin de la vieille école, qu'il me soit permis de me révolter avec vous contre les remèdes de la chimie. Feu mon grand-oncle, à qui Dieu fasse miséricorde, était si chaud partisan d'Hippocrate, qu'il s'est souvent battu contre les empiriques qui ne parlaient pas avec assez de respect de ce roi de la médecine. Bon sang ne peut mentir : je servirais volontiers de bourreau à ces novateurs ignorants dont vous vous plaignez avec tant de justice et d'éloquence. Quel désordre ces misérables ne causent-ils pas dans la société civile!
Ce désordre, dit le docteur, va plus loin que vous ne pensez. Il ne m'a servi de rien de publier un livre contre le brigandage de la médecine *, au contraire, ilaugmente de jour en jour. Les chirurgiens, dontla rage est de vouloir faire les médecins, se croient capables de l'être, dès qu'il ne faut que donner du kermès et de l'émétique, à quoi ils joignent des saignées du pied à leur fantaisie. Ils vont même jusqu'à mêler le kermès dans les apozèmes et les potions cordiales, et les voilà de pair avec les grands faiseurs en médecine. Cette contagion se répand dans les cloîtres. Il y a parmi les moines des frères qui sont tout ensemble apothicaires et chirurgiens. Ces singes de médecins s'appliquent à la chimie, et font des drogues pernicieuses avec lesquelles ils abrègent la vie de leurs révérends pères. Enfin il y a dans Valladolid plus de soixante monastères, tant d'hommes que de filles; jugez du ravage qu{y fait le kermès, avec l'émétique et la saignée du pied! Seigneur Sangrado, lui dis-je alors, vous avez bien raison d'être en colère contre ces empoisonneurs; je gémis avec vous, et partage vos alarmes sur la vie des hommes, manifestement menacée par une méthode si différente de la vôtre. Je crains fort que la chimie n'occasionne un jour la perte de la médecine, comme
1. Le brigandage de la médecine est le titre d'un ouvrage du médecin Hecquet, publié à Paris en 1732.