‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 48 sur 146 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

la fausse monnaie cause la ruine des États. Fasse le ciel que ce jour fatal ne soit pas près d'arriver!

Dans cet endroit de notre conversation, nous vîmes paraître une vieille servante qui apportait au docteur une soucoupe sur laquelle il y avait un petit pain mollet, un verre avec deux carafes, dont lune était pleine d'eau et l'autre de vin. Après qu'il eut mangé un morceau, il but un coup, où il y avait à la vérité les trois quarts d'eau ; mais cela ne le sauva point des reproches qu'il me donnait sujet de lui faire. Ah! ah! lui-dis-je, monsieur le docteur, je vous prends sur le fait. Vous buvez du vin, vous qui vous êtes toujours déclaré contre cette boisson, vous qui pendant les trois quarts de votre vie, n'avez bu que de l'eau et qui êtes cause que depuis dix ans je n'ai pas bu une goutte de vin! Depuis quand êtes-vous devenu si contraire à vous-même? Vous ne sauriez vous excuser sur votre âge, puisque, dans un endroit de vos écrits, vous définissez la vieillesse comme une phtisie naturelle qui nous dessèche et nous consume ; que, sur cette définition, vous déplorez l'ignorance des personnes qui appellent le vin le lait des vieillards. Que direz-vous donc pour vous justifier?

Vous me faites la guerre bien injustement, me répondit le vieux médecin. Si je buvais du vin pur, vous auriez raison de me regarder comme un infidèle observateur de ma propre méthode; mais vous voyez que mon vin est bien trempé. Autre contradiction, lui répliquai-je, mon cher maître; souvenez-vous que vous trouviez mauvais que le chanoine Sédillo bût du vin, quoiqu'il y mêlât beaucoup d'eau. Avouez de bonne grâce que vous avez reconnu votre erreur, et que le vin n'est pas une funeste liqueurs comme vous l'avez avancé dans vos ouvrages, pourvu qu'on n'en boive qu'avec modération.

Ces paroles embarrassèrent un peu notre docteur. Il ne pouvait nier qu'il eût défendu dans ses livres l'usage du vin; mais la honte et la vanité l'empêchant de convenir que je lui faisais un juste reproche, il ne savait que me répondre, et il en était tout confus. Pour le tirer d'embarras, je changeai de matière; et un moment après je pris congé de lui, en l'exhortant à tenir toujours bon contre les nouveaux praticiens. Courage, lui dis-je, seigneur Sangrado; ne vous lassez point de décrier le kermès, et frondez sans cesse la saignée du pied. Si, maigre votre zèle et votre amour pour Vorthodoxic médicale, cette engeance empirique vient à bout de ruiner la discipline, vous aurez du moins

1. Autre allusion au médecin Hecquet, auteur d'un livre intitulé Vertus de Veau commune.

lOÔ HtSTOiRÈ DE GIL BLAS DE SANTÎLLANË

la consolation d'avoir fait tous vos efforts pour la maintenir.

Comme nous nous en retournions à l'hôtellerie, mon secrétaire et moi, nous entretenant tous deux du caractère réjouissant et original de ce docteur, il passa près de nous dans la rue un homme de cinquante-cinq à soixante ans, qui marchait les yeux baissés, tenant un gros chapelet à la main. Je le considérai attentivement, et le reconnus sans peine pour le seigneur Manuel Ordonnez, ce bon administrateur d'hôpital, dont il est fait une mention si honorable dans le premier tome de mon histoire. Je l'abordai avec de grandes démonstrations de respect, en disant : Serviteur au vénérable et discret seigneur Manuel Ordonnez, l'homme du monde le plus propre à conserver le bien des pauvres. A ces mots, il me regarda fixement, et me répondit que mes traits ne lui étaient pas inconnus, mais qu'il ne pouvait se rappeler où il m'avait vu. Je n'en suis point étonné, repris-je; il n'est pas surprenant que vous n'ayez pas fait attention à moi; j'allais chez vous dans le temps que vous aviez à votre service un de mes amis, nommé Fabrice Nunez. Ah! je m'en souviens présentement, repartit l'administrateur avec un sourire malin; à telles enseignes que vous étiez tous deux de bons enfants; vous avez fait ensemble bien des tours de jeunesse. Eh! qu'est-il devenu, ce pauvre Fabrice? Toutes les fois que je pense à lui, j'ai de l'inquiétude sur ses petites affaires.

C'est pour vous en apprendre des nouvelles, dis-je au seigneur Manuel, que j'ai pris la liberté de vous arrêter dans la rue. Fabrice est à Madrid, où il s'occupe à faire des œuvres mêlées. Qu'appelez-vous des oeuvres mêlées? me répliqua-t-il. Cela me paraît équivoque. Je veux dire, lui repartis-je, qu'il écrit en vers et en prose; il fait des comédies et des romans; en un mot, c'est un garçon qui a du génie, et qui est reçu fort agréablement dans les bonnes maisons. Mais, dit l'administrateur, comment est-il avec son boulanger? Pas si bien, lui répondis-je, qu'avec les personnes de condition; entre nous, je ne le crois pas fort riche. Oh! je n'en doute nullement, reprit Ordonnez. Qu'il fasse sa cour aux grands seigneurs tant qu'il lui plaira; ses complaisances, ses flatteries, ses bassesses lui rapporteront encore moins que ses ouvrages. Je vous le prédis, vous le verrez quelque jour à l'hôpital.

Cela pourra bien être, lui répliquai-je; la poésie en a amené là bien d'autres. Mon ami Fabrice aurait beaucoup mieux fait de demeurer attaché à Votre Seigneurie; il roulerait aujourd'hui sur l'or. Il serait du moins fort à son aise, dit Manuel. Je l'aimais; et j'allais, en l'élevant de poste en poste, lui procurer dans la maison des pauvres un établissement solide, lorsqu'il lui prit fantaisie de donner dans le bel-esprit. L'insensé! il composa

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