LIVRE HUITIÈME
des tempêtes qui commencent à la menacer; et pour cet ellet je souhaiterais d'avoir pour successeur au ministère le comte de Lemos mou neveu.
Le ministre, en cet endroit de son discours, remarquant que j'étais extrêmement surpris de ce que j'entendais, me dit : Je vois bien, Santillane, je vois bien ce qui t'étonne. Il te semble fort étrange que je préfère mon neveu au duc d'Uzède mon propre lils. Mais apprends que ce dernier a le génie trop borné pour occuper ma place, et que d'ailleurs je suis son ennemi. Il a trouvé le secret de plaire au roi, qui en veut faire son favori; et c'est ce que je ne puis souffrir. La faveur d'un souverain ressemble à la possession d'une femme qu'on adore : c'est un bonheur dont on est si jaloux, qu'on ne peut se résoudre à le partager avec un rival, quelque uni qu'on soit avec lui par le sang ou par l'amitié.
Je te montre ici, continua-t-il, le fond de mon cœur. J'ai déjà tenté de détruire le duc d'Uzède dans l'esprit du roi; et, comme je n'ai pu en venir à bout, j'ai dressé une autre batterie. Je veux que le comte de Lemos, de son côté, s'insinue dans les bonnes grâces du prince d'Espagne. Étant gentilhomme de sa chambre, il a occasion de lui parler à toute heure; et, outre qu'il a de l'esprit, je sais un moyen sûr de le faire réussir dans cette entreprise. Par ce stratagème j'opposerai mon neveu à mon fils. Je ferai naître entre ces cousins une division qui les obligera tous deux à rechercher mon appui; et le besoin qu'ils auront de moi me les rendra soumis l'un et l'autre. Voilà quel est mon projet, ajouta-t-il; ton entremise ne m'y sera pas inutile. C'est toi que j'enverrai secrètement au comte de Lemos, et qui me rapporteras de sa part tout ce qu'il aura à me faire savoir.
Après cette conlidence, que je regardai comme de l'argent comptant, je n'eus plus d'inquiétude. Enfin, me disais-je, me voici sous la gouttière; une pluie d'or va tomber sur moi. Il est impossible que le confident d'un homme qui gouverne la monarchie d'Espagne ne soit pas bientôt comblé de richesses. Plein d'une si douce espérance, je voyais d'un œil indifférent ma pauvre bourse tirer à sa fm.
V. — Où ron verra Gil Blas comblé de joie, d'honneurs et de misère.
On s'aperçut bientôt à la cour de l'affection que le ministre avait pour moi. Il affecta d'en donner des marques publiquement, en me chargeant de son portefeuille, qu'il avait coutume
de porter lui-même lorsqu'il allait au conseil. Cette nouveauté, me faisant regarder comme un petit favori, excita l'envie de plusieurs personnes, et fut causi,' que je reçus de l'eau bénite de cour. Mes deux voisins les secrétaires ne furent pas des derniers à me complimenter sur ma prochaine grandeur, et ils m'invitèrent à souper chez leur veuve, moins par représailles, que dans la vue de m'engager à leur rendre service dans la suite. On me faisait fête de toutes parts. Le fier don Rodrigue même changea de manières avec moi. Il ne m'appela plus que seigneur de Santillane, lui qui jusqu'alors ne m'avait traité que de vous, sans jamais se servir du terme de seigneurie. Il m'accablait de civilités, surtout lorsqu'il jugeait que notre patron pouvait le remarquer. Mais je vous assure qu'il n'avait pas affaire à un sot. Je répondis à ses honnêtetés d'autant plus poliment que j'avais plus de haine pour lui : un vieux courtisan ne s'en serait pas mieux acquitté que moi.
J'accon^pagnais aussi le duc mon seigneur, lorsqu'il allait chez le roi, et^il y allait ordinairement trois fois le jour. Il entrait le matin dans la chambre de Sa Majesté lorsqu'elle était éveillée. Il se mettait à genoux au chevet de son lit, l'entretenait des choses qu'elle avait à dire. Ensuite il se retirait. Il y retournait aussitôt qu'elle avait dîné, non pour lui parler d'affaires, il ne lui tenait aiors que des discours réjouissants. Il la régalait de toutes les aventures plaisantes qui arrivaient dans Madrid, et dont il était toujours le premier instruit par des personnes pensionnées pour cet effet. Et enfin, le soir, il revoyait le roi pour la troisième fois, lui rendait compte, comme il lui plaisait, de ce qu'il avait fait ce jour-là, et lui demandait par manière d'acquit ses ordres pour le lendemain. Tandis qu'il était avec le roi, je me tenais dans l'antichambre, où je voyais des personnes de qualité, dévouées à la faveur, rechercher ma conversation, et s'applaudir de ce que je vot(lais bien me prêter à la leur. Comment aurais-je pu, après cela, ne me pas croire un homme de conséquence? Il y a bien des gens à la cour qui ont, encore pour moins, cette opinion-là d'eux.
Un jour j'eus un plus grand sujet de vanité. Le roi, à qui le duc avait parlé fort avantageusement de mon style, fut curieux d'en voir un échantillon. Son Excellence me fit prendre le registre de Catalogne, me m.ena devant ce monarque, et me dit de lire le premier mémoire que j'avais rédigé. Si la présence du prince me troubla d'abord, celle du ministre me rassura bientôt, et je fis la lecture de mon ouvrage, que Sa Majesté n'entendit pas sans plaisir. Elle eut la bonté de témoigner qu'elle était contente de moi, et de recommander même à son ministre d'avoir soin