LIVRE ONZIÈME
moins, comme je le croyais dans une disposition obligeante pour moi, je le regardais avec indulgence, je le trouvais agréable. Il est vrai qu'il recevait tout le monde d'un air affable et débonnaire, et qu'il prenait gracieusement les placets qu'on lui présentait : ce qui semblait lui tenir lieu de bonne mine. Cependant, lorsqu'à mon tour je m'avançai pour le saluer et me faire connaître, il me lança un regard rude et menaçant; puis, me tournant le dos sans daigner m'entendre, il rentra dans son cabinet. Je trouvai alors ce seigneur encore plus laid qu'il n'était naturellement; je sortis de la salle fort étourdi d'un accueil s" farouche, et ne sachant ce que j'en devais penser.
Ayant rejoint Scipion qui m'attendait à la porte : Sais-tu bien, lui dis-je, la réception qu'on m'a faite? Non, me répondit-il; mais elle n'est pas difficile à deviner : le ministre, prompt à se conformer aux volontés du prince, vous aura proposé sans doute un emploi considérable. C'est ce qui te trompe, lui répliquai-je : en même temps je lui appris de quelle façon j'avais été reçu. Il m'écouta fort attentivement, et me dit : Vous m'étonnez! Il faut que le comte ne vous ait pas remis, ou qu'il vous ait pris pour un autre. Je vous conseille de le revoir; je ne doute pas qu'il ne vous fasse meilleure mine. Je suivis le conseil démon secrétaire; je me montrai pour la seconde fois devant le ministre, qui, me traitant encore plus mal que la première, fronça le sourcil en m'envisageant, comme si ma vue lui eût fait de la peine; puis il détourna de moi ses regards, et se retira sans me dire mot.
Je fus piqué de ce procédé jusqu'au vif, et tenté de partir surle-champ pour retourner à Valence; mais c'est à quoi Scipion ne manqua pas de s'opposer, ne pouvant se résoudre à renoncer aux espérances qu'il avait conçues. Ne vois-tu pas, lui dis-je, que le comte veut m'écarter de la cour? Le monarque lui a témoigné de la bonne volonté pour moi, cela ne sutiit-il pas pour m'attirer l'adversion de son favori? Cédons, mon eritant, cédons de bonne grâce au pouvoir d'un ennemi si redoutable. Monsieur, répondit-il en colère contre le comte d'Olivarès, je n'abandonnerais pas si facilement le terrain. Je voudrais même avoir raison d'un accueil si offensant. J'irais me plaindre au roi du peu de cas que le ministre fait de sa recommandation. Mauvais conseil, lui dis-je, mon ami : si je faisais cette démarche imprudente, je ne tarderais guère à m'en repentir. Je ne sais même si je ne cours pas quelque péril à m'arrêter dans cette ville.
Mon secrétaire, à ce discours, rentra en lui-même, et, considérant qu'en effet nous avions affaire à un homme qui pouvait nous faire revoir la tour de Ségovie, il partagea ma crainte. Il ne
1^6 insroiriE de gil blas de santillane
combattit plus l'envie que j'avais de quitter Madrid, d"où je résolus de m'éloigner dès le lendemain.
III. — De ce qui empêcha Gil Blas d'exécuter la résolution où il était d'abandonner la cour, et du service iipportant que Joseph Navarro lui rendit.
En m'en retournant à mon hôtel garni, je rencontrai Joseph Navarro, chef d'office de don Baltazar de Zuniga, et mon ancien ami. Je doutai quelques moments si je ne ferais pas semblant de ne le pas voir, ou si je l'aborderais pour lui demander pardon d'en avoir si mal agi avec lui. Je m'arrêtai à ce dernier parti. Je saluai Navarro, et l'abordant fort poliment : Me reconnaissezvous? lui dis-je, et serez-vous encore assez bon pour vouloir parler, à un misérable qui a payé d'ingratitude l'amitié que vous aviez pour lui? Vous avouez donc, me répondit-il, que vous n'en avez pas trop bien usé avec moi? Oui, lui repartis-je, et vous êtes en droit de m'accabler de reproches; je le mérite, si toutefois je n'ai pas expié mon crime par les remords qui l'ont suivi. Puisque vous vous êtes repenti de votre faute, reprit Navarro en m'embrassant, je ne dois plus m'en ressouvenir. De mon côté, je pressai Joseph entre mes bras; et tous deux nous reprîmes l'un pour l'autre nos premiers sentiments.
Il avait appris mon emprisonnement et la déroute de mes affaires; mais il ignorait tout le reste. Je l'en informai; je lui racontai jusqu'à la conversation que j'avais eue avec le roi, et je ne lui cachai point la mauvaise réception que le ministre venait de me faire, non plus que le dessein où j'étais de me retirer dans ma solitude. Gardez-vous bien de vous en aller! me dit-il; puisque le monarque a témoigné de l'amitié pour vous, il faut bien que cela vous serve à quelque chose. Entre nous, le comte d'Olivarès a l'esprit un peu fantasque et singulier : c'est un seigneur plein de caprices : quelquefois, comme daQS cette occasion, il agit d'une manière qui révolte ; et lui seul a la clef de ses actions hétéroclites. Au reste, quelques raisons qu'il ait de vous avoir mal reçu, tenez ici pied à boule; il n'empêchera pas que vous ne profitiez des bontés du prince; c'est de quoi je puis vous assurer J'en dirai deux mots ce soir au seigneur don Baltazar de Zuniga mon maître, qui est oncle du comte d'Olivarès, et qui partage avec lui les soins du gouvernement. Navarro m'ayant ainsi parlé, me demanda où je demeurais, et là-dessus nous nous séparâmes.
Je ne fus pas longtemps sans le revoir; il vint le jour suivant me retrouver. Seigneur de Santillane, me dit-il, vous avez un