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La littérature Bourgeoise à la fin du XVe siècle.
f^\f^^ e ne puis croire que Coquillart n'ait Impiété qu'un vieillard libertin; Marot, qui 5^' fâie dit, paroit avoir obéi uniquement à ^étJ& P^t^jait d'un double jeu de mots. Comment admettre que l'ami, presque le confident du saint et savant archevêque Jean Juvenal des Ursins, que cet homme accablé d'honneurs et de respects par toutes les classes d'une cité malienne et sensée, choisi comme chet par les deux classes les plus graves et les plus saintes de cette ville, comment admettre qu'un tel homme naît été qu'un honteux vieillard perdu de débauche, et qu'il soit mort à quatre-vingt-dix ans des suites du libertinage de toute sa vie ! Coquillart a été un écrivain singulièrement cynique, il a commencé à l'être à près de soixante ans; c est un triste et étrange mystère sans doute, mais il s'explique. ..
Il n'étoit pas rare de voir les bons gaudisseurs porter fort sérieusement livre d'Heures à leur ceinture , et s'en sep.ir très pieusement. Le C a.ho cismé, au moment où les guerres civiles avo.ent affoibli son influence, n'avoit pas encore vaincu l'obscénité des paroles , comme il avoit, et depuis longtemps , vaincu la cruauté, l'indiscipline,
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la licence du sang Barbare et la voluptuosité , si ivi puis dire, du sang des Romains de l'Empire. D'ailleurs cette légèreté et ce cynisme de paroles n'avoient pas , au point de vue moral , les conséquences qu'ils auroient maintenant. L'imagi- -jation générale n'étoit pas encore développée, le travail matériel y avoit mis obstacle , et le loisir n'avoit pas encore aiguisé les sens; aussi cette licence dans les mots ne paroissoit-elle devoir produire d'autre résultat que de fouetter les esprits appesantis par la gravité de la vie ordinaire et de maintenir quelque vivacité aux corps lassés par le travail constant. Ce peu de danger qu'une telle liberté offroit alors, joint à la naïveté et à l'amour de la réalité , amenoit parfois les plus saints personnages à ce qu'on appelle de nos jours la grossièreté. Au XVe siècle , cette licence devint plus générale, elle arriva jusqu'à la brutalité la plus abandonnée , et les hommes les plus graves subirent comme une nécessité i .térieuse qui les poussoit au cynisme. Michel r.enot, Olivier Maillard et les autres prédicateurs restent, pour nous, malgré les lourdes railleries d'Henri Estienne , de grands esprits et de véritables apôtres; rien n'égale leur brutalité. Presque tous les Mystères sont composés dans vn but pieux, élevé, moral; les plus infâmes personnages y viennent jouer leur rôle et y débitent des tirades dignes des Atellannes. Anthoine de La Salle , homme grave , personnage austère
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digne précepteur des enfans de la maison d'Anjou , justement vénéré à la cour de Bourgogne , devient l'auteur des Quinze Joies de Mariage et le rédacteur des Cent Nouvelles , auprès desquelles les Contes de La Fontaine sont des idylles. On a publié dernièrement le plus intéressant ouvrage qui peut-être ait été écrit au XVe siècle , les Mémoires de Philippe de Vigneulles ; nous y trouvons un bourgeois sim.ple , bon et naïf, pieux , intelligent, rangé, et ce même Philippe de Vigneulles a laissé des Contes qui ne le cèdent en rien aux Cent Nouvelles. Coquillart et bien d'autres encore se trouvent dans une position analogue.
Les poètes bourgeois de ce temps nous présentent donc un singulier spectacle. Ils semblent toujours avoir à parler à une grande assemblée composée de deux sortes d'hommes : les uns, au bas bout de la table, bruyans, grossiers, sauvages encore, réclamant à grands cris le rire gras et franc; les autres, au haut bout, graves et pieux, mais naïfs , simples de cœur, faciles d'esprit, penseurs qui veulent pour ainsi dire se baigner dans la gaieté, afm de s'y reposer. Il faut que le poète parle à ces deux classes en même temps, qu'il jette à ce bruyant populaire des choses vives, grivoises et hardies, des anecdotes saupoudrées de gros sel, des proverbes et des dictons à l'emporte-pièce. Il faut pourtant parler de manière à ne pas blesser l'autre portion d'au-
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diteurs, tout en comptant assez sur la pureté de leur esprit et la naïveté de leur jugement pour aller loin dans le cynisme.
C'étoit tout ce que le catholicisme avoit pu alors obtenir de réser\'e. Et lorsqu'à la fin du XVe siècle le torrent de brutalité devint irrésistible, les moines prédicateurs tournèrent la difficulté et s'emparèrent de ce cynisme de langage pour prêcher au peuple la plus sainte et la plus pure morale. C'étoit une politique excellente peut-être, mais désespérée , que d'employer un tel instrument. Ce fut par là que Luther réussit lorsque les délicatesses de la Renaissance ôtèrent cette arme aux mains des moines , en effi-ayant tous ceux qui eussent voulu s'en sen-ir. La Réforme en effet avoit organisé une armée de railleurs écorchant impitoyablement tous ceux qui essayèrent de parler aux masses la seule langue qu'elles comprissent, et que Luther, Bèze, Ulric de Hutten, parloient, l'un au populaire, les deux autres à la Bourgeoisie des Universités, des Cours de justice, des arts libéraux. D'autres, comme Henri Estienne, trouvèrent dans ce cynisme le signe d'une grande corruption : ils ne vouloient point voir que les Moines, tant qu'ils l'avoient pu , avoient fait une guerre à mort aux Jongleurs , dont les chants entretenoient dans le peuple l'amour et l'habitude de cette grossièreté.
Ils ne se disoient pas non plus qu'après tout
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il ne falloit pas reprocher au Moyen Age et au Catholicisme les mœurs d'un siècle qui n'étoit corrompu que parce qu'il leur échappoit.
Pour nous, dans tout le cours de cette étude, nous avons été préoccupé de rechercher, une à une, les causes de cette corruption et de cette brutahté de la Bourgeoisie au XVe siècle ; nous nous sommes efforcé de poser en parallèles constans les accidens qui jetoient cette Bourgeoisie dans ce dévergondage et les raisons qui poussoient Coquillart à le choisir pour inspiration; nous avons ainsi tenu continuellement en présence, et subissant des influences analogues, le génie du Poète et l'objet de sa Poésie. Par là nous croyons avoir montré la nécessité et la logique de cette littérature, si étrange qu'elle soit.
Nous avons vu, dès avant la naissance de Coquillart, la perturbation du sens moral, l'indulgence pour la corruption, la tendance vers le matérialisme, qui menaçoient la Bourgeoisie Françoise et son poète. Tous les événemens qui sur\ànrent dans le siècle, la nature particulière du génie Rémois, l'éducation, la littérature du temps, toutes les influences qui plient le cœur et l'esprit de l'homme se réunirent pour développer ces semences de corruption dans la ville de Reims, et ces germes de brutalité dans l'esprit du poète Rémois. La vie qu'il mena, les observations qui vinrent le chercher d'elles-mêmes, tout encouragea les tendances de sa nature vers
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les choses extérieures , tout le poussa vers l'esprit au détriment de la gravité.
A un moment donné , la tranquillité^ la richesse, le bien-être matériel, permirent aux crimes qui avoient signalé le commencement du siècle de produire et de montrer tous leurs fruits. La Bourgeoisie, jetée hors du foyer domestique, entraînée vers la vie légère, inaugura un nouveau monde. Un flot de masques étranges accourut sur la scène ; ils s'y précipitèrent avec la pétulance de l'ivresse, et ils frappèrent violemment les yeux du Poète par leurs qualités les plus remarquables, qui étoient le bruit, le brillant, l'extérieur en un mot. Les événemens sembloient ainsi prendre plaisir à précipiter énergiquement le génie de l'écrivain Rémois sur sa pente naturelle. Il écrivit donc ce qu'il voyoit, mais seulement ce qu'il voyoit, et il écrivit avec les qualités que le siècle lui avoit faites. Cette même indifférence morale, qui rendoit cette bande de fous si désordonnée , guida sa plume ; ce vieillard sérieux et honorable ne pensa que bien peu à la satire morale et chrétienne : le siècle en avoit fait seulement un homme d'esprit. Il voit passer la grande volte humaine, comme dit Octavien de Saint-Gelais, mais joyeuse, bondissante et folle ; ce sont les fêtes, se dit-il, les fêtes de l'esprit et du rire. Le rire règne; et il prendra le seul langage qui ne soit pas discordant avec ce rire. Il fuira la gravité et craindra par-dessus tout de paroitre un prêcheur.
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Il scntoit que son esprit se seroit trouvé mal à l'aise en compagnie de réflexions graves ; peutêtre craignoit-il de faire fuir ses auditeurs et de ne pouvoir ainsi faire parvenir jusqu'à eux le petit nombre de vérités qu'il vouloit leur dire.
Peut-être aussi ne pensoit-il à rien de tout cela, et suivoit-il seulement cette loi de Vage quod agis, qui paroit avoir été la grande règle de conduite du Moyen Age. Consciencieux, réguliers et naïfs, les gens de ce temps laissoient la morale aux prédicateurs, la gravité aux affaires, la joie simple et emportée aux fêtes et aux contes , sans trop penser que les souvenirs des contes peuvent bien parfois s'introduire au foyer domestique. Coquiliart est ainsi un poète réaliste : il fait parler à chacun de ses personnages son langage particulier, et il parle aux gens de son temps le langage qu'ils veulent entendre, sans se demander si ce langage est c}Tiique.
En somme, il n'y a dans le poète Rémois que l'art et la méthode qui soient condamnables , et nous avons vu que cet art , descendant de la tradition des Trouvères , lui avoit été imposé , non par sa vie , mais par le génie de la ville de Reims. Cette littérature des jongleurs avoit été , dès le commencement , la littérature des vilains mise en regard de la littérature chevaleresque ; elle avoit toujours eu pour principes fondamentaux la plus grossière franchise et le mépris de la femme. Au XVe siècle , ces défauts s'étoient accrus ; la guerre
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avoit ravivé la brutalité , et le cynisme avoit atteint ses dernières limites. Cette grâce dont les Romans de chevalerie avoient entouré la Damoiselle avoit disparu , mais elle n'éloit pas encore remplacée par ce respect de convention que la femme, armée de coquetterie et appuyée sur la poésie langoureuse, arrachera au monde moderne. Le XVe siècle est un siècle de transition, et la femme , entre le respect qu'elle n'inspire plus et l'adoration qu'elle n'a pas encore su faire naître , la femme étoit placée par la littérature dans une situation humiliante et équivoque.
Ainsi Coquillart , ennemi par sa position de la poésie chevaleresque , disciple d'une école hostile à la littérature platement galante et hypocritement réservée des Cours d'amour, hostile aussi à cette autre école littéraire , l'école du Clergé , vraiment morale sans doute , mais insipide et à cette époque inaccessible au peuple , Coquillart devoit nécessairement être un écrivain grossier et cynique. Il devoit opposer l'amour matériel aux gracieuses et menteuses poésies du temps passé. Il devoit en arriver où il en est venu, à traiter les femmes comme des êtres sans conscience morale. Il ne faut pas oublier non plus que la littérature ne se mêloit pas alors à la vie : c'étoit une chose de pur loisir, en dehors de la vie intime , en dehors des devoirs et des affaires.
Il faut conclure de cela que de tels écrits indiquent une société en décomposition. Ils dénotent
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jussi chez le poète l'absence de la réflexion, le défaut de logique, mais non le libertinage. Coquillart n'étoit pas un débauché ; il n'étoit qu'un bourgeois faisant de la littérature , un bourgeois qui étoit entré trop tard dans Tétat ecclésiastique pour avoir pu changer sa doctrine littéraire et les habitudes de son esprit.
Après tout, s'il se laisse souvent emporter par l'entraînement de l'esprit et le besoin de la plaisanterie , il y a aussi dans ses portraits une singulière puissance de satire et de correction. Il fut sans doute pour beaucoup dans les lois somptuaires qui signalèrent la fm du siècle , et bien des infamies que les chastes leçons de TEglise ne pouvoient atteindre, bien des corruptions que les larmes maternelles ne pouvoient laver, bien des ridicules qui s'en alloient devenir des plaies sociales , furent stigmatisés par ce fouet brutal qui devoit passer dans la boue pour les trouver et les toucher.
Quoi qu'il en soit, après la composition de ces œuvres, la vie de Coquillart ne fut plus qu'une succession de bonheurs et d'honneurs. Il étoit rhomme célèbre par excellence, la gloire, la fierté de la nation Rémoise, et cette gloire avoit tous les caractères de ces triomphes que les petites villes seules savent décerner. Complète , absolue , accordée naïvement , elle retomboit sur tous les habitans de la cité, les illustroit tous. Elle étoit la joie des amis de la bonne ville , la ja-
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lousie des ennemis, et on eût été malvenu, malmené, peut-être , en cherchant à la discuter et à l'amoindrir. Il étoit ainsi devenu l'oracle , le représentant de l'esprit des Rémois , et les merveilleux monumens dont la ville étoit pleine, les châsses étincelantes dont elle étoit si fière, les preuves de courage et d'habileté dont son histoire étoit remplie , ne jetoient sans doute pas plus de splendeurs sur l'antique domaine de Saint-Remy que la poésie de Guillaume Coquillart. Reims étoit d'ailleurs une ville forte et puissante, elle jouoit un rôle historique ; aussi l'autorité que Coquillart acquit par cette poésie s'exerça sur de grandes choses. Il devint le premier des citoyens ; mais la bonne ville ne vouloit pas de ser^'iteurs inutiles. La grande Bourgeoisie étoit ainsi constituée, que la gloire, la puissance acquise au service de la nation municipale et accordée par l'assentiment de tous , dévoient toujours retourner au profit de tous et au service continuel de la nation. La vie du Moyen Age étoit l'activité constante , et Coquillart avoit seulement gagné ceci , que rien de grand ne se faisoit sans lui.
En i486 ', Maximilien d'Autriche se prépare
I. Nous devons ces derniers renseignemens sur la vie de Coquillart à la préface de l'édition des œuvres de notre poète publiée à Reims en 1847 P^r M- Tarbé. Nous faisons cette déclaration par esprit de justice, non par esprit de défiance. Nous n'avons pu consulter la partie des archives qui les