‹ ŒuvresChapitre 8 sur 181 · SUR COQ UILLART. CXXXV · texte numérisé non relu

SUR COQ UILLART. CXXXV

à reconquérir l'ancien héritage des ducs de Bourgogne ; Reims se lève en armes contre lui , et Coquiilart est chargé avec onze autres citoyens de veiller à la défense de la ville. En 1487, le Chapitre le nomme chanoine de Sainte-Balzamine. Vers 1490, il est nommé Officiai. C'étoit le plus haut titre auquel pouvoit parvenir la bourgeoisie Rémoise dans l'ordre religieux ; l'Official étoit le second personnage du diocèse. Le Prévôt du Chapitre , les Abbés des divers monastères, étoient, dans une certaine limite, soumis à sa juridiction. Toutes les causes de la province ecclésiastique pouvoient être appelées devant ce Tribunal de la justice Métropolitaine , tandis qu'au contraire les causes scellées du sceau mystérieux de l'officialité Rémoise , — le cerf élevé sur un piédestal, avec cette légende : Cervus Remensis, — toutes ces causes ne reconnoissoient d'autre tribunal d'appel que la cour de Rome.

Vers cette époque pourtant, il semble que la Providence ait voulu jeter quelques soucis au milieu de cette existence glorieuse, et faire comprendre au Poète ce qu'il y avoit d'absolument immoral dans sa littérature. Le dimanche des Brandons de Tannée 1490, à la suite de la représentation de quelques moralités satiriques, la po-

renfermoit, mais, sur la foi de M. Tarbé, nous n'avons pas hésité à regarder ces détails précis et complets comme authentiques.

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pulace quitta la Commanderie du Temple , où avoit lieu la représentation , et se précipita vers l'Enclos; du Chapitre, oij elle commit mille désordres. Le lendemain, des jeunes gens parcoururent la ville en récitant des vers obscènes, injurieux aux femmes et au Clergé. On fit courir le bruit qu'ils éîoient tirés des poésies de Coquillart, et ce fut cela sans doute qui le décida à faire imprimer ses propres vers ' . Cette publication ne fit qu'augmenter sa renommée et sa puissance. En 149^ , il est nommé grand Chantre, troisième dignité du Chapitre , donnant juridiction sur le bourg de Betheny, la présidence du Chapitre en l'absence du Doyen et du Prévôt , la police du chœur, et l'honneur d'avoir son nom à côté de celui de ces deux dignitaires en tête de tous les actes capitulaires. En 1496, il est élu par le clergé pour aller à Laon ratifier la paix faite avec l'Angleterre. Enfin il est chargé de solliciter auprès du pape la confirmation de l'élection de l'archevêque Robert Briçonnet.

1 . Nous donnerons à la fin du second volume une notice bibliographique étendue sur les œuvres de Coquillart. Nous nous trouverons forcé d'attaquer la plupart des idées reçues sur la position réciproque et la valeur des diverses éditions. Nous montrerons que rien ne rend vraisemblable l'existence d'une édition en 1491. Nous repousserons assez avant dans le XVIe siècle l'édition qu'on a placée à cette date. Mais nous avons découvert une portion importante de l'œuvre de Coquillart dans une édition jusqu'ici inconnue, et qui, selon toute apparence, appartient au XVe siècle.

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A partir de cette époque, il commence à se retirer de la vie publique ; mais il avoit transmis une part de son illustration et de son autorité à tout ce qui portoit son nom ; la bonne ville savoit récompenser ses glorieux enfans jusqu'aux dernières générations. Le vieux poète voyoit tous ceux de sa race, les Denys, les Nicolas, les Jehan , les Guillaume, occuper les plus hautes charges de la Municipalité et de l'Eglise, et le nom de Coquillart resta illustre pendant tout le XVIe siècle, jusqu'au moment où un Guillaume Coquillart, troisième du nom, mourut, comme son grand-oncle, chanoine de Sainte- Balzamine.

Le poète Champenois passa dans la retraite les dernières années de son existence. Il y avoit alors dans la province Bourguignonne un pauvre poète , Roger de Collerye , dont la destinée devoit être l'obscurité, destinée aussi misérable que celle de l'écrivain Rémois avoit été brillante. C'étoit pourtant le seul disciple que Coquillart devoit avoir. Mais les premiers essais de Pierre Gringore parvinrent peut-être à sa connoissance, il put prévoir que celui-ci seroit comme lui un glorieux disciple des vieux Trouvères, le dernier représentant de la poésie Bourgeoise , mais aussi le plus grand et le plus complet.

Quanta lui, sa carrière étoit terminée; les hommes lui avoient donné toutes les gloires dont ils peuvent disposer, mais le monde qui l'avoit

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mt honoré avoit disparu , les esprits qu'il savoit i bien réjouir étoient ouverts à d'autres inspiraons. Il étoit pour ainsi dire le dernier de sa ice. Il étoit le seul qui eût vu la grande guerre e cent ans, les antiques vertus des temps passés t la puissance presque souveraine de la bonne ille. La Cour l'emportoit sur la Bourgeoisie , et 1 musique des paroles sur l'observation des loeurs. Il n'avoit plus rien à faire en ce monde, t il se tourna vers le Seigneur pour lui demaner la seule gloire , la seule grandeur, la seule armonie , qui soient étemelles.

Il mourut en l'année 1 5 lo.

Une telle vie est étrange pour nous, et de ;lles récompenses ne couronnent plus la poésie, a littérature s'adresse maintenant aux classes ttrées, et, à part quelques momens de surexciition intellectuelle , les classes lettrées jouissent >us par la critique que par l'admiration. Le suple , lui, a des récompenses pour ses écriîins : c'est lui qui est le véritable auditoire du Dète , lui qui sait flatter son orgueil d'une mersilleuse façon par l'enthousiasme naïf et aveule. C'est là ce qui explique toute la vie de Coaillart : il a écrit pour le peuple , et sa poésie it un des plus accomplis modèles de la poésie ourgeoise.

Toutefois, quelques unes de ses qualités ne sont as l'attribut exclusif de cette sorte de poésie, et n pourra remarquer en lui , ce qui est commun

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à bien des écrivains du Moyen Age , un grande habileté de versification et cette singulière facilité de style qui naît de la vivacité de l'esprit et de l'activité de la mémoire. Ces qualités font qu'il n'y a pas un seul mot de perdu pour la gaieté , que les moindres détails sortent de l'ensemble tout en s'y confondant , et malgré leur brutalité arrivent parfois à l'élégance par leur vive naïveté et leur vérité brillante. Ce style encadre d'une charmante façon tous ces lestes et jolis tableaux^ ces contes si vifs, si pleins de naturel et de franchise, ces scènes d'intérieur tracées avec une finesse d'observation parfaite, enfin ces détails particuliers et ingénieux propres à chaque état et à chaque caractère. C'est bien là la littérature facile à croire , difficile à faire , dont La Fontaine paroît avoir eu seul le secret depuis le Moyen- Age. On peut dire de l'écrivain Rémois qu'il a vraiment le génie de la forme légère , l'instinct d'une harmonie particulière comparable à la musique dansante. Jamais homme n'a mieux dépeint d'un mot, mieux fait un tableau d'une phrase. Tout ce qu'il dit saute aux yeux ou se laisse toucher du doigt, et chaque personnage est peint d'une manière grotesque sans doute et joyeuse à voir, mais saisissante, impossible à oublier : aucune des nuances d'un sentiment naturel et ordinaire ne lui échappe. Il est pardessus tout un homme d'un esprit infini, et pourtant , chose peu commune , cette exubérance

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d'esprit lui permet toujours la simplicité dans l'analyse. Enfin il joint deux qualités bien opposées, la naïveté de l'esprit et la raillerie, la gentillesse et l'âpreté.

Pourtant ce ne fut point à tout cela qu'il dut son bonheur et sa gloire , et ce n'est pas dans ces qualités que nous trouvons sa véritable originalité. Ce qui le recommande à ses contemporains, c'est, avons-nous dit, qu'il fut un Bourgeois écrivant pour des Bourgeois sur des sujets exclusivement bourgeois, composant ainsi une littérature avec les instincts, les inspirations, les idées, les préjugés, la vie journalière de la Bourgeoisie. Cette espèce de littérature est unique dans notre histoire littéraire ; c'est à ce titre qu'elle réclamoit pour la vie de Coquillart une étude approfondie, et qu'elle réclame pour ellemême une analyse sérieuse de sa méthode et de ses procédés.

Le poète Rémois touchoit à tous les ordres de la Bourgeoisie, et il écrit pour eux tous , aussi bien pour celui qui tient au menu peuple que pour les puissantes familles de l'Échevinage et pour le Clergé. Aussi possède-t-il quelques-unes des qualités de la littérature populaire, la vie, l'activité, \a personnalisation, l'invention des masques et des caractères fictifs , en même temps qu'il présente les caractères de la littérature plus particulièrement bourgeoise , le goût de la dramatisation, un art naturel de mise en scène et

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l'observation des alentours. Mais il faut reconnoître que c'est de cette dernière qu'il se rapproche le plus souvent. Il est vraiment le bouigeois écrivant. Il n'est pas devenu littérateur de métier, il écrit plutôt avec spontanéité qu'avec art, plutôt avec sa nature qu'avec science et travail constant.

Il avoit conservé son caractère et le mettoit tout entier dans ses écrits. Vif et actif, il ne pouvoit s'arrêter que rarement à regarder une idée sous toutes ses faces, et jamais à la résumer. C'étoit une nature aisément accessible à certaines observations particulières : il ne recevoit que les images des objets extérieurs , il ne voyoit que les manières, les étoffes, la toilette, dont il est resté un des plus utiles historiens ; mais ces images, il les recevoit avec une telle impétuosité, une telle couleur, qu'il se hâtoit de les fixer sur le papier comme s'il eût craint de les voir déjà parties ou bientôt décolorées. C'est ainsi qu'il est entré dans la littérature avec sa vie tout entière, ses habitudes et son métier. La poésie de Coquillart est donc comme le journal de la ville de Reims au XVe siècle. Nous ne pouvons retrouver facilement sans doute les allusions ni les origines de tous ces commérages qui naissoient dans les fêtes ; tout cet esprit ne nous arrive plus que comme l'écho d'un éclat de joie lointaine. Mais qu'il soit aiguisé comme le sourire, entraînant comme le rire à gorge déployée,

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il paroit toujours le résumé des réunions de ces fins et gaillards esprits de la classe moyenne décidés à s'amuser aux dépens de tout), sans autre méchante excitation que le vin léger de la Champagne.

Ne semble-t-il pas aussi que dans ce style, où les mots sont si vifs, si sonores, d'une sonorité si joyeuse et plaisante, on entende le bruit de ces mille clochettes des moutiers de Reims, le clapotement de toutes ces langues médisantes , les échos de tous ces caquets où les bons mots, les éclats de rire , les tournures alertes , jouent tout le rôle aux dépens des idées, de la réflexion, de la morale ? Ces inversions , cette absence de transitions que nous remarquerons, ne sont pas dues seulement à la nature du poète, elles venoient aussi de cette habitude où est le Populaire de dédaigner, par amour de la rapidité, les tournures et les mots qui donnent à une phrase une apparence plus logique et plus philosophique, mais qui rigoureusement sont inutiles à l'intelligence de cette phrase. Cette agglomération de synonymes , de mots courts , qui permettoit au lecteur de voir facilement et sans travail plusieurs faces de la même idée, qui lui servoit la pensée toute délayée et comme à plusieurs gorgées, cette méthode portoit bien encore la trace d'une origine bourgeoise. Elle préféroit l'analyse à la généralisation; au lieu de s'imposer, comme le style de notre époque, par la puissance d'une

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image qui forme comme un foyer de lumière , e'ie procédoit par une série d'étincelles. C'étoit bien le style qui convenoit à l'observateur des petits faits, des mille aventures de la vie vulgaire. De plus , cette manière de présenter ainsi toutes les facettes de son sujet, d'amener cette série de synonymes qui semble se défier de l'intelligence de l'auditeur, et lui chercher, comme pour un enfant , des chances diverses de frapper son magination, cette manière étoit évidemment imposée par ces auditeurs de la Bourgeoisie, gens de travail corporel, plus habiles à saisir un fait par son apparence que par ses conséquences philosophiques, plus habitués à regarder ce fait qu'à l'approfondir, plus accoutumés enfin à énumérer les petites lueurs qui en sortent qu'à le résumer. On retrouve facilement aussi à quels auditeurs, à quels admirateurs s'adressoient ces remarques moitié naïves, moitié malicieuses, appuyant un peu lourdement sur les détails qui pouvoient être insignifians pour des esprits distingués, mais qui provoquoient une joie profonde et soulevoient des murmures flatteurs chez ces simples et faciles esprits, enchantés de retrouver si superbement enchâssés leurs bons mots de tous les jours. Toutes les comparaisons de Coquillart sont tirées de la vie vulgaire, du mécanisme des métiers, de la partie technique de la marchandise, de la cuisine, etc., mais surtout de l'art

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judiciaire. Beaucoup de ses plaisanteries sont basées sur les mots et axiomes du droit, et son style ressemble tantôt aux vives répliques de Pavocat, tantôt aux graves délibérations couchées sur les registres de messieurs les Conseillers de ville.

C'est du reste dans la recherche fréquente , dans le grossier et ultra-naïf arrangement des comparaisons et des images, qu'il faut chercher son principal défaut. Parfois sans doute ces comparaisons s'élèvent; mais il manque toujours de simplicité ; il succombe à cette prétention qui est propre, il faut le dire encore, à l'esprit bourgeois parvenu à conquérir un auditoire , des admirations, une position dans le monde savant ou littéraire. Il ne se laisse pas aller, comme les écrivains bourgeois de la Flandre, à la gravité pédante , au style magnifiquement empesé et traînant; mais il est possédé par ce besoin de ne pas parler comme tout le monde, de trouver des élégances, des figures de langage, destinées à frapper d'admiration les coteries de petite ville. Et quand à grand'peine il a trouvé ces comparaisons, il les croira si précieuses, qu'il ne les lâchera pas avant de les avoir épuisées. Il use souvent aussi fort naïvement de l'énumération ; et ces énumérations ne sont autre chose la plupart du temps qu'une analyse du cœur d'après une formule reçue qui, vivement et avec concision.

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place à la suite l'un de l'autre tous les sentimens réveillés ou créés par un fait :

Armes font croistre cœurs joyeulx Et multiplier en lyesse; Aux robustes, aux vertueux, Augmentant force et hardiesse ; Aux magnanimes, la proesse, Aux confédérés, l'alliance, A courages haulx, gentilesse, A gens résolus , asseurance, Aux constans, la persévérance, Aux larges, libéralité.

Aux rudes, prompte intelligence.

Engin cler, et subtilité, etc.

Ces énumérations , répétitions , comparaisons, jouent , sous des formes diverses , un assez grand rôle dans la littérature du XVe siècle. Elles se rattachent à l'allégorie métaphysique, et on en retrouve l'origine dès Rutebœuf et le Roman de la Rose. Ce n'est pas ici le lieu de dire comment cette rhétorique est née et s'est développée ; Coquillart du reste lui donna une tournure souvent satirique et brutale, mais toujours bourgeoise.

En résumé, il a, comme écrivain, les défauts que lui imposoit une vie passée en dehors du travail littéraire , et ces défauts , nous les avons montrés avec franchise. Nous devons le reconnoître néanmoins, il a l'esprit si juste et si naturel , que son improvisation arrive souvent au même résultat que la réflexion , et que sa légè-

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reté cache des observations toujours fines, ingénieuses , parfois profondes.

Il reste donc pour nous un poète satirique, d'une espèce unique, d'un talent original et d'une valeur littéraire incontestable.

Je ne veux pas quitter ce génie solitaire, sans ancêtres et sans disciples, cette littérature monument d'un âge complètement passé, avant d'indiquer comment ce poète qui parle une langue presque étrangère , qui explique des mœurs à peu près inconnues , qui s'adresse à une classe entièrement transformée , comment ce poète est par ses instincts le contemporain de nos poètes , et comment cette littérature est de même race que la nôtre.

Le XVe siècle et le XIXe siècle , nés dans des circonstances à peu près semblables , élevés , instruits et secoués par des événemens analogues , ont de grandes ressemblances , des analogies curieuses, des instincts, des tendances, qui vont presqu'aux mêmes buts. Sans doute bien des traits sont distincts , le langage a changé , ainsi que les habits et les formules, la forme tout entière en un mot a un aspect différent ; tout a changé, si l'on veut, et les deux siècles suivent des sentiers différens. Cependant c'est la même faculté de l'âme qui dirige d'autres masques ; elle produit en eux des contorsions diverses, mais elle les pousse dans la même voie. C'est ainsi que Coquillart est un des nôtres ; c'est à

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nous qu'assis là-bas à l'extrême limite du XVe siècle , il donne des leçons ; c'est à nous qu'il apprend comment les classes bourgeoises , lorsqu'elles perdent la foi, l'esprit de discipline et de sagesse , tombent de la dictature dans la corruption, se consolent de l'abaissement moral par la volupté , et voient leur influence perdue pour bien des générations.

Coquillart est , comme bien des littérateurs de notre époque , un de ces écrivains dont le seul talent est de voir : les choses les frappent plus que les idées ; les caractères se présentent à eux, non avec les pensées qu'ils ont , mais tout habillés , avec le bruit qu'ils font , les couleurs qu'ils portent. Ces littérateurs ne regardent jamais sérieusement l'âme : aussi s'inquiètent-ils peu de la morale ; ce sont des peintres en littérature. Coquillart avoit donc reçu cette vue qui est un des attributs du génie , et qui chez lui eût été certainement du génie , si elle avoit été plus complète , si elle eût embrassé les passions et les caractères , au lieu d'apercevoir seulement les grelots que portent ces caractères , les grimaces que produisent ces passions. Mais il cherchoit uniquement les courbettes, les drôleries , les plumets et les bijoux qui distinguent les sentimens quand ils sautillent gaillardement dans les fêtes de la vie légère, quand ils se promènent, coquettement vêtus de neuf, enivrés de vin pétillant , et traînés par la jeunesse dans les danses , les

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amourettes et les festins de la Bourgeoisie. Ces sortes de poètes saisissent tout cela d'une vue prompte, nette et subtile; ils n'ont besoin de travail ni d'arrangement, ni de réflexion; leur esprit est peuplé d'images , mais les images seulement s'y reflètent. Ils n'aperçoivent pas l'usurier derrière l'habit de velours , la fatigue du lendemain après le vin pétillant , le travail douloureux et l'âge mûr, bientôt caduc, après l'irréflexion et la jeunesse usée. Seulement ils voient bien que Fhabit est lourdement neuf, le velours mala-' droitement porté; les jambes sont vacillantes, les amourettes légères , et ils rient. Tout au plus remarquent-ils le ruisseau boueux sous les jambes vacillantes , la coquetterie et l'infidélité derrière les amourettes ; ils ne crieront pas gare , et c^est leur seule manière de faire de la morale. Leur littérature devient dès lors une espèce particulière de paganisme, non pas ce paganisme des beaux temps de l'art antique tout préoccupé de la beauté matérielle, mais le paganisme des vieilles civilisations , celui qui est la punition des sociétés chrétiennes aux époques où la foi s'affoiblit. Ce paganisme, nous l'avons vu, c'est la passion , non du beau corporel , mais du bizarre, du monstrueux , de l'original et du risible.

De tels poètes , qui ont plutôt des sens que de la raison , plutôt des formules que des pensées , portent encore un autre signe , ce signe qui donne un si triste caractère à la littérature de notre

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temps , je veux dire la raillerie universelle contre toute religion et toute morale, contre eux-mêmeS;, contre leurs opinions quand ils en ont , contre leur conscience quand parfois elle se réveille. Ils sont entraînés par une sorte de délire mystérieux et de fièvre étrange. Ils sont amoureux de la pensée présente, il faut qu'elle leurappartienne, qu'ils l'écrivent ; elle est vile , imbécile ou menteuse , peu importe , poun'u qu'elle soit brillante : il est nécessaire qu'elle soit reconnue leur propriété , leur maîtresse , à la face du monde artistique. Ils n'ont plus ni jugement ni raison, ils sont possédés par leur invention, et jamais les possessions diaboliques du Moyen Age n'ont exercé une aussi cruelle tyrannie. Ce délire de la forme, cet emportement de l'image, qui se sont emparés de notre siècle , existent sans doute à un moindre degré chez Coquillart; il lui reste encore quelque bon sens , mais il a bien aussi ce caractère d'attaquer ce qu'il respecte au fond de sa pensée.

Dans les deux siècles , les mêmes causes avoient produit les mêmes effets : la vie bruyante de la première moitié du siècle avoit réveillé les images des choses. Il en est toujours ainsi après les temps fort agités. Quand beaucoup d'événemens ont passé en peu d'instans sous les yeux d'une génération , toutes les facultés se trouvent surexcitées. La fièvre saisit l'imagination effrayée par de profondes terreurs , par l'attente et l'effroi

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d'une société nouvelle. La mémoire est tenue en continuelle activité par la comparaison entre les choses du passé et les mœurs du temps présent. Dans ces troubles suprêmes , la fortune passe à chaque instant à la portée des mains de tous , mais poursuivie par la mort qui la suit de près ; et, pour faire fortune comme pour éviter la mort, la volonté reste toujours armée en guerre. C'est surtout dans la génération suivante qu'un tel mouvement manifeste sa puissance ; il est alors généralisé, il devient la loi de l'époque. Dans l'art , il produit toujours deux choses : l'activité de la forme, c'est-à-dire la littérature d'images et de comparaisons , et l'inertie dans les idées , c'est-à-dire le scepticisme. Nous avons pu remarquer ces résultats dans notre temps , et nous allons les trouver dans les œuvres de Coquillart. Je veux rester sur ces graves pensées, mais surtout je désire que le lecteur ne les perde pas de vue en parcourant cette satyre du XVe siècle, dont je me suis efforcé d'expliquer toutes les obscurités. Il comprendra plus aisément alors la pensée qui m'a constamment soutenu au milieu de ce travail ingrat , difficile et scabreux. Il trouvera là plus que partout ailleurs l'explication des misères morales, des troubles , des révoltes , des apostasies , qui occupent presque tout le XVIe siècle. Il y verra enfin ce que j'y ai vu moimême, l'enfance de la société moderne, le germe de ces élémens de corruption effrontée, de liber-

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tinage, d'individualisme, contre lesquels la Royauté lutta victorieusement au XVIIe siècle, et par lesquels elle se laissa vaincre au siècle suivant , de telle sorte que les inventions hardies, les imaginations ironiques, la satire de Coquillart, son devenues l'Histoire de ces dernières générations.

Fin de l'étude sur Coq.uillart.

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