A. Chéruel, op. cit., p
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On le voit d’après ce passage, l’explication ou la lecture des anciens fournissait plus d’une allusion aux luttes et aux ambitions de l’époque; n’est-il pas permis de croire que cette application d’un passage de Virgile aux événements actuels ne vient pas tout entière de l’élève, mais que le maître en a sa bonne part? Les écrivains anciens devenaient ainsi de véritables contemporains et presque des amis 1 ; on les associait aux troubles du présent, aux victoires comme aux revers, aux fêtes et aux désastres; on les transportait ainsi dans la vie moderne, et ces rapprochements rendaient plus familier et plus intime le commerce journalier que les écoliers comme les maîtres avaient avec eux.
D’Ormesson continue ainsi : « Par après il nous leut le songe de Scipion où Cicéron exhorte Scipion par la bouche de son grand-père de mespriser la terre et la gloire des hommes, et d’aspirer au ciel où la demeure est toute divine et miraculeuse. »
Qu’on nous pardonne cette remarque; mais ne sent-on pas l’inspiration chrétienne qui se fait jour dans cette interprétation, jetée en passant, d’une des œuvres les plus élevées du paganisme?
« En octobre 92 j’allé estudier en logique aux Jésüistes sous le père Gaspard Séguiran qui a esté depuis excellent prédicateur et confesseur du roy Louis treizième....
1. Il est curieux de remarquer combien les citations latines sont fréquentes, au xvn9 siècle, surtout dans les lettres, qui ne sont qu’une conversation écrite. Citons par exemple les lettres de Guy Patin.
COLLÈGES DE L’UNIVERSITÉ
« Et Dieu m’a fait la grâce d’avoir retenu par cœur jusques à la fin de mes jours toutes les poésies et vers que j’avois appris en ma jeunesse; il est vray aussi qu’estant de loisir je les relisois quelquefois pour m’en rafraischir la mémoire.
« J’ai escript ces deux pages le Dimanche 23 Septembre, jour Saint-Michel 1652, prenant plaisir à considérer les œuvres de ma jeunesse et de mes estudes, dont je remercie le bon Dieu et le remerciray toute ma vie pour les consolations et advantages que j’en ai reçeus, et un moïen de bien emploier mon loisir et de n’estre à charge ny à moy même ny à personne : « In solis ceu tibi turba locis [Tibulle, IV, 13, 12] 1 ».
C’est ainsi qu’à la fin du xvie siècle, on comprenait les études classiques; la Réforme de 1598 n’avait fait que constater cet état de choses, et les auteurs latins qu’elle prescrivait dans son programme, sont à un ou deux près ceux qu’avait entendu lire et appris Lefèvre d’Ormesson. Mais en dépit de ses statuts et des règlements particuliers de chaque collège, en dépit des visites des commissaires de l’Université, l’explication des textes avait été singulièrement négligée pendant toute la première moitié du xvne siècle. Ed. Richer, qu’on retrouve partout où il s’agit de faire disparaître un abus et de combattre la
1. A. Chéruel, op. cit., p. 207. — André d'Ormesson est revenu deux fois dans ses Mémoires sur les auteurs qu’il avait lus en classe. La liste qu’il avait écrite en 1645 et relue en 1657 a été publiée également par A. Chéruel, Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, t. I (Paris, impr. impériale, 1860), p. xxx et suiv.
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paresse ou la sottise, se plaint de la nonchalance de ces professeurs qui se rendent dans leur classe à « neuf heures1 seulement, à pas de tortue et en bâillant ; » qu’arrive-t-il, c’est qu’en six mois ils n’ont trouvé le temps de lire à leurs élèves qu’une satire de Juvénal, et encore la plus courte; ce n’est pas là leur seul travers, la plupart se sont mis en tête, entre autres un certain Palémon, de couper et de tailler à leur fantaisie dans les bons auteurs, ils ont importé dans l’Académie cette coutume pernicieuse de châtrer les livres et de ne plus expliquer que des Extraits. N’est-ce pas là le meilleur moyen d’encourager l’ignorance et la légèreté des disciples qui ne peuvent plus supporter les bons écrivains s’ils sont longs ! Il résulte de cette fâcheuse habitude que les jeunes gens n’apprennent rien de suivi ni d’achevé, rien qui forme un tout parfait et accompli2. Quant aux maîtres ils sont forcés de céder à la mode et d’enfreindre les règlements pour expliquer des textes nouveaux tous les mois; sinon ils se voient abandonnés avec mépris de leurs auditeurs.
Ainsi les Extraits, les Recueils, les Morceaux choisis n’ont pas encore droit de cité dans les collèges, et les bons auteurs doivent être lus tout entiers.
1. « Se horà nonâ testudineo gradu in scholam conferunt. » (De optimo academiæ statu.)
2. « Palæmon, omnium primus morem pestilentissimum surculorum ex bonis auctoribus defringendorum, librorumque castran-
dorum in academiam invehit ex quo accidit ut adolescentes
nihil exacti, nihil solidi atque perfecti ediscant in scholis. » — (De optimo acad. statu.)
COLLÈGES DE l’üNIVERSITÉ .
C’est là la règle générale; toutefois le professeur ne peut rien expliquer sans avoir auparavant consulté le chef du collège; et celui-ci, de son côté, a pour mission d’empêcher que le même ouvrage ne soit traduit la même année dans deux classes différentes, ou que le maître ne revienne sur ce qui a été déjà vu l’année précédente, pour que les écoliers ne se trouvent pas deux fois en présence du même texte.
Voilà donc pour la substance même des Explications; quant au mode de procéder et à la méthode employée par les professeurs, il est assez malaisé de la définir et de la préciser ; il semble pourtant d’après l’expression qui revient sans cesse dans les Mémoires d'André Lefèvre d’Ormesson : « Monsieur Jard ou monsieur Gaultier nous leut tel et tel passage », il semble, dis-je, que dans cet exercice le maître se réservait presque continuellement la parole et que les élèves n’avaient qu’à écouter ou à écrire les remarques qui accompagnaient la lecture.
Tandis qu’aujourd’hui c’est l’écolier qui a le rôle actif dans l'Explication, à cette époque c'était le maître ; fidèle aux préceptes d’Erasme, le bon élève devait alors, comme aujourd'hui, suivre non seulement avec attention, mais encore avec avidité.
« Non content de se traîner avec langueur sur les traces du maître qui discute, il devait parfois chercher à voler devant lui et en tout cas confier à sa mémoire ou à son cahier, le meilleur gardien des paroles, les moindres mots de son guide. » Quelle bonne fortune c’eût été que de rencontrer un de ces
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recueils, où nous aurions trouvé les remarques de maîtres tels que Yalens, Grangier, Ruault, Pradet, sur les textes qu’ils lisaient à leurs élèves!
A défaut de documents de ce genre nous pouvons, par anticipation, avoir encore recours aux vers de N. Mercier; là nous voyons le rhétoricien occupé à noter ou à retenir les figures ou les belles pensées que le professeur relève en expliquant, les métaphores, les choses bien dites, en un mot tout ce qu’il doit songer à imiter :
Hoc verbum proprium est, translatum hoc, inquiet; istum Sic decet auctoris explicuisse locum;
Quam pulchre hoc dîctum est! Quovis oratio melle Ex præceptoris dulcior ore Huit!
Ut cœlum stellis, crebris sic iste fîguris
Sermo micat; sunt hæc, sunt imitanda mihi;
Impiger hæc tacito juvenis meditabitur ore,
Palladiasque suo pectore condet opes l.
Ainsi en Rhétorique le commentaire portait de préférence et presque exclusivement sur les qualités du style et sur les procédés oratoires de l’écrivain ; et nous pouvons dire qu’en général ce qu’on cherchait surtout dans l’explication, c’était ou des exemples à l’appui des règles et des préceptes dictés, ou des modèles, qu’on se préparait à imiter. L’imitation nous amène naturellement à parler des devoirs écrits .
Le devoir écrit n’avait pas tardé à prendre dans les collèges la même importance qu’avait eue jadis la dispute; et franchement c’était un grand progrès,