En
LE LATIN DANS LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XVIIe S. 49
Chries ou amplifications. — Les élèves s’exerçaient à des Chries, ou Amplifications. Une Chrie est un lieu commun qui offre à l’orateur une pensée ou un développement général, dont l’usage peut être d'un emploi fréquent dans le discours. Les anciens rhéteurs grecs s'étaient appliqués à ces sortes d’exercices, et les jeunes Romains les avaient cultivés dans les écoles; au xviic siècle, le livre classique en ce genre, était le Recueil d’Exercices composé par un auteur qui vécut vers la fin du 11e siècle de l’ère chrétienne : Aphthonius L
Tandis que les maîtres de l’art n’ont écrit que pour les gens assez avancés dans l’éloquence, Aphthone a fait un Traité sur les petits ouvrages auxquels on n’exerce que la jeunesse : ses Progymnasmata, très en vogue dans les collèges des Jésuites, et aussi dans ceux de l’Université, semblent le complément indispensable des préceptes de rhétorique que les élèves apprenaient dès la Seconde.
Avec ce petit livre les écoliers s’instruisent sur la manière de mettre en un beau jour une sentence importante susceptible d’éclairer l’esprit, ils deviennent capables de détruire par la réfutation quelque sentiment, ou de l’établir par la preuve, de louer ou de blâmer, de comparer deux personnes, de leur donner des mœurs et de les leur faire exprimer dans
1 . Daniel Heinsius avait fait une édition d’Aphlhone et de Théora (H326); trois ans auparavant la compagnie de Jésus avait fait imprimer Aphthone pour ses collèges : Aphthonii Ed. nova a P» S. J. aucta et recognita et ad usum sludiosæ juventutis accommodata. Cramoisy, 1623.
ŒUVRES DE r. ANTOINE. II. 3*
50 COLLÈGES DE L’UNIVERSITÉ
des petits discours, enfin de faire quelquefois des
descriptions.
N. Mercier nous donne quelques-uns de ces sujets qui se traitaient dans les collèges, cette pensée par exemple : « Rarus amor fratrum est », qui se trouve justifiée par les luttes fameuses d’Étéocle et de Polynice, de Romulus et de Rémus; cette autre encore : « Regnandi ambitio, quam mala multa parit » ; la mort de Lucrèce qui peut donner lieu à cette double sentence : « Vita est postponenda pudori, » ou envisagée à un autre point de vue, à cette réflexion. « Amor tristia damna créât. »
Pour développer plus facilement ces maximes, les élèves ont entre les mains, comme auxiliaires, des Traités de Lieux communs ( Topologiæ ) ou des recueils qu’ils doivent composer eux-mêmes1; Mercier se plaît à indiquer minutieusement la marche à suivre pour se faire un cahier d’Expressions complet et bien ordonné; nous ne le suivrons pas dans ces détails que le savant Vossius n’avait pas omis avant lui, nous remarquerons seulement que I l’Université, en se laissant aller sur cette pente, se H mettait insensiblement à la suite des Jésuites, et que H Richer eut été bien surpris de voir un de ses collègues entrer dans ces prescriptions. Peut-être en r effet y avait-il un danger à jeter les écoliers dans cette voie; le soin de retenir les mots, le souci des
1. Ces cahiers s’appelaient « Raptaria » ou « Diaria; » les Jésuites en étaient grands amateurs; mais Port-Royal les repousait, et Lancelot les proscrit.
LE LATIN DANS LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XVIIe S. 51 bonnes expressions, fait oublier aisément l’étude des choses : les grands esprits de la Renaissance avaient eu la prétention, un peu chimérique assurément, de faire sortir de la lecture des anciens une sorte de savoir encyclopédique; mais par l’imitation et le pastiche, on devait arriver à former peu à peu toute une pépinière de Latinistes habiles, qui seront pourtant moins connaisseurs de l’antiquité que les hommes de l’âge précédent, tout en écrivant avec plus de politesse.
C’est aux Rhétoriciens du collège Sainte-Rarbe, que nous devons de connaître les sujets de prose latine qui se traitaient dans les dernières années du xvie siècle: c’est à eux que nous demanderons de nous instruire sur les matières de vers latins de la même époque; et cette fois encore, c’est au Recueil du professeur Marcile que nous aurons recours : un de ses élèves, pour raconter un songe, qu'il a eu, lit une pièce, dont voici la substance :
- « Dans un jardin riant, arrosé par un clair ruisseau, se trouve un laurier, qui porte des perroquets perchés sur ses branches; aux cris poussés par ces oiseaux, des animaux sauvages, lions, loups, taureaux, béliers, etc., accourent en foule; l’eau limpide semble les inviter à boire, et sans plus de façon ils se désaltèrent. O miracle! à peine abreuvées, les bêtes se changent en hommes, et ceux-ci demeurent là, jusqu’à ce qu’un des perroquets ait fait tomber dans leurs mains un brin de laurier. Circé survient qui s’indigne de ces métamorphoses; d’un coup de sa
52 COLLÈGES DE L’UNIVERSITÉ
baguette elle dessèche le laurier et chasse les oiseaux; mais Apollon veut la percer de ses flèches; Minerve prouve qu'il vaut mieux la pétrifier, en lui présentant la tête de Méduse. Ainsi est-il fait; et les métamorphoses recommencent autour du laurier reverdi. »
C'eSt là une énigme, il faut en convenir; nous ne chercherons point à la résoudre; et nous n insisterons pas sur cette composition de mauvais aloi, qui montre à quelles futilités s’abandonnait la poésie latine vers la fin du xvie siècle; les vers latins ne tardent pas à dépouiller cette rouille pédantesque, que portent avec eux ceux que nous venons de citei , cependant ils ne brillèrent jamais d un vit éclat, pendant la période de reconstitution et d effoits qui suivit la réforme de Henri IV1. La Muse de 1 Université fut lente à se dégrossir : elle y parvint cependant; et vers 1640, le goût des vers latins était assez répandu dans certains collèges, comme le prouvent les témoignages contemporains.
Ainsi Ch. Perrault raconte dans ses Mémoires , qu’étant à Presles-Beauvais, vers 1638, il aimait mieux faire des vers que de la prose, et les faisait quelquefois si bons que les régents lui demandaient souvent qui les lui avait faits. « J'ai remarqué,, ajoute-t-il, à ce propos, que ceux de mes compa-
1. Les distiques suivants détachés d’un éloge du recteur François Sizé, composé vers 1615, en sont une preuve .
« Jactabit quam sese Academia tempus in omne.
« yuod te Rectorem hoc tempore nacta fuit !
LE LATIN DANS LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XVIIe S. 53
gnons qui en faisaient bien ont continué d’en faire, tant il est vrai que ce talent est naturel et se déclare dès l’enfance1! » Un autre écolier de Presles-Beauvais, qui devait plus tard se moquer des vers latins, Boileau, était peut-être de ces jeunes poètes dont parle ici Perrault : à coup sûr la pièce, dans laquelle il raille ceux qui s’adonnent à la muse latine en dehors du collège, semble indiquer que les traits de satire ne partaient chez lui, ni de la jalousie, ni de l’impuissance.
Ce ne sont là que des hypothèses; mais nous trouvons sur la poésie latine des renseignements plus précis dans le De officiis scholasticorum de N. Mercier, sous-principal des grammairiens au collège de Navarre; une foule de compliments, adressés à l’auteur, nous permet de constater la force des élèves de troisième, de seconde, de rhétorique et même de logique; leurs pièces sont en général d’un style clair, d’une versification facile, et d’un tour assez agréable ; cependant on remarque dans quelques-unes, un ton de prétention et de subtilité raffinée, qui rappelle trop les fameux vers du collège de Sainte-Barbe2. Quant à