CHAPITRE II
Collèges des Jésuites.
Éducation. — Enseignement du Latin.
Esprit et but de l’Enseignement chez les Jésuites. — Le Ratio sludiorum et ses prescriptions. — Discipline. — Division des classes, etc....
Méthode pour la Grammaire. — Les Humanités. — La Rhétorique. — Aspect d’une classe au collège de Clermont. — Exercices divers. — Académies. — Joutes littéraires, etc. — L’Émulation.
Ouvrages scolaires de la Compagnie (Rhétoriques). — Le De Ratione discendi du P. Jouvency. — Opinion de Voltaire sur ses maîtres.
Conclusion.
Bacon a dit en parlant des Jésuites : « Une société nouvelle a porté la plus heureuse réforme dans les Ecoles; pourquoi de tels hommes ne sont-ils pas de toutes les nations? Que ne les avons-nous dans nos intérêts? » Il ajoute dans son traité De Dignitate et au.gmen.lis scientiarum : « Pour ce qui regarde l'instruction de la jeunesse, il n’y a qu’un mot à dire : consultez les classes des Jésuites; car il ne se peut rien faire de mieux ». C’est là un bel éloge, venant d'un tel homme, et ce n’est pas le seul de ce genre*
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que les Jésuites aient reçu; un autre philosophe, qui avait été nourri par eux aux lettres, dès son enfance,. Descartes, estimait leur collège de La Flèche « une des plus célèbres écoles de l'Europe, où il pensait qu’il devait y avoir de savants hommes, s’il y en avait en aucun endroit de la terre ».
L’opinion publique1 pensait en France comme Bacon et Descartes; sous Henri III, sous Henri IV , sous Louis XIII, sous Louis XIV, la cour, la province et la ville envoyaient à l’envi des élèves aux Jésuites, et ne cessaient de vanter l’excellence de leurs collèges; en dépit de ses démêlés avec l’Université, qui persista toujours à la combattre, malgré l’attitude indécise du Parlement, dont les arrêts ne lui furent pas toujours favorables, la société de Jésus comptait dès le début du xvne siècle, près de quatorze mille élèves dans la province de Paris; et le collège de Clermont en avait, à lui seul, plus de dix-huit cents.
Ce n’est ni le caprice de la mode, ni un engoûment aveugle, qui peuvent expliquer une prospérité si grande et si durable; il faut donc chercher ailleurs les causes de ce succès, et demander aux Jésuites euxmêmes le secret de leur enseignement, et de la faveur qui l’avait accueilli.
1. « Sur ce point de l’instruction de la jeunesse, disait le P. Richeome, nous avons en notre faveur le témoignage de toutes les villes de l’Europe où nous avons des collèges, qui se trouvent bien de nos écoles, nous fient leur jeunesse, et approuvent nos exercices et les louent, plus que nous demandons; et les villes qui n’ont point de collèges et connaissent notre fagon d’enseigner, ne cessent d’en demander. » — Cité par le P. Prat dans son ouvrage sur Maldonat et l’Université de Paris. (Paris, Lanier, 1856.)
Tout le système d’Éducation de la Compagnie se trouve renfermé dans trois ouvrages, qui ont paru à des époques différentes, mais qui sont inspirés par le même esprit.
Le livre des Constitutions. — Le premier en date | est le livre fondamental de la Société, le livre des Constitutions, œuvre de Loyola lui-même, commentée par Laynez son sucesseur;
Ratio atque Institutio studiorum societatis jesu (Romæ, 1599). — Le deuxième est le Ratio studiorum rédigé par une commission spéciale, sous les yeux et sous Tautorité d’Aquaviva; ce Plan d’Études qui devait être, pour les maîtres, comme un code général de prescriptions et de règles, fut le fruit de longs travaux, et le résultat d une sagesse et d une expérience consommées.
La rédaction de cette œuvre importante commencée en 1582, ne fut définitivement achevée qu’en 1599.
Ainsi le début du xvne siècle avait vu paraître les deux règlements, et comme les deux Chartes pédagogiques qui devaient diriger l’éducation française dans les collèges de l’Université, et dans les écoles rivales des Jésuites.
Le « De Ratione discendi et docendi » (1710). C’est au xvme siècle seulement, que devait être publié le traité de P. Jouvency « sur la manière d’apprendre et d’enseigner >>; il peut être considéré comme le couronnement du Ratio studiorum qu’il enrichit d’observations plus récentes, en résumant
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dans ses maximes ingénieuses les pratiques et les usages du collège de Clermont.
Caractère de ces trois ouvrages. — Un mêmel esprit anime ces trois ouvrages, qui se développent;] el se complètent l’un l’autre : dans le premier, le but de l’éducation, telle que doit la donner la Société, est nettement défini, et les moyens pour y atteindre sont brièvement indiqués; dans le second, les devoirs des différents membres de la congrégation qui enseignent sont minutieusement développés, et rien de ce qui concerne la discipline, la matière de l’Enseignement, ou les méthodes à suivre, n’y est omis; bref l'œuvre d’Aquaviva n’est qu’un long commentaire des Constitutions. Le traité de P. Jouvency se distingue des deux autres par son caractère éminemment scolaire : c’est le manuel du jeune professeur; le Ratio studiorum, qui s’est surtout préoccupé des élèves, ordonne, et prescrit; mais il n’explique pas; il enjoint au maître de traduire les auteurs, et de donner tel devoir; mais il ne lui apprend ni à expliquer cet auteur, ni à corriger ce devoir ; le P. Jouvency a voulu combler cette lacune, et il y a de I tout point réussi.
Malgré les nuances qui les distinguent, ces trois ouvrages sont étroitement liés entre eux; ils sont, à des époques différentes, et suivant les besoins qui les] ont fait naître, l’expression d’une même pensée et 1 d’une même direction; ils témoignent d'une rare! uniformité, et d’une persistance singulière à con-j server des méthodes identiques; ils sont tous les;
trois inspirés^ par la pensée du fondateur même de l’ordre, qui est, de rapporter à la plus grande gloire de Dieu l’éducation de la jeunesse, et l’enseignement des lettres humaines.
Collèges des Jésuites. — Les collèges delà Compagnie étaient de trois classes :
Les grands, qui devaient jouir d’un revenu de vingt mille francs destiné à l’entretien de cent personnes, et dans lesquels on enseignait, outre les lettres humaines et les sciences philosophiques, la théologie scolastique, la théologie positive, ainsi que les langues orientales, en faveur de ceux qui se destinaient aux missions;
Les moyens, dont le revenu était de seize mille francs, le personnel de cinquante personnes, et l'enseignement borné aux lettres humaines et à la philosophie, dont on confiait les cinq branches ordinaires (Logique, Métaphysique, Morale, Physique et Mathématiques) tantôt à cinq professeurs, tantôt à deux seulement, qui accomplissaient sommairement le cours en deux ans;
Les petits, dont le revenu était fixé à dix mille francs, et le personnel à quarante religieux; l’enseignement n'y comprenait que les lettres humaines, c’est-à-dire la grammaire, les langues grecque et latine, la poésie, les humanités, la rhétorique et l'histoire; il y avait aussi parfois un professeur chargé de faire publiquement un cours de morale.
Tous ces collèges étaient, dans le principe, des séminaires destinés exclusivement aux novices; mais
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comme on n’avait pas tardé à s’apercevoir combien l’instruction publique pouvait contribuer à l’agrandissement de la Compagnie, on avait admis à suivre gratuitement les leçons, des élèves externes, à quelque condition qu’ils appartinssent. Comme les fondateurs établissaient quelquefois des bourses pour un certain nombre d’élèves peu favorisés de la fortune, on fut obligé de leur donner encore l'entretien et le logement dans l’intérieur de la maison. Bientôt des familles plus riches réclamèrent la même faveur pour leurs enfants, qu’on reçut à la condition qu’ils s’entretiendraient à leurs frais, et se conformeraient à la discipline intérieure de la maison. Telle fut l’origine des pensionnats chez les Jésuites b
Comme nous l’avons fait pour l’Université, nous n’avons à nous occuper ici que des moyens et des petits collèges, en un mot de ce qu'on nommerait aujourd’hui l’Enseignement secondaire.
Une hiérarchie fortement constituée, depuis le Recteur jusqu'au simple surveillant, assurait le maintien de l'ordre.
Le Recteur, qui était lui-même soumis au P. Provincial, était assisté du Préfet des Études, dont la juridiction s’étendait sur les professeurs et les élèves; c’était le Préfet qui visitait les classes, donnait les sujets de composition, nommait des commissaires pour les corriger, présidait aux examens:
1. Tous ces détails sont empruntés à l’ouvrage du P. Prat, déjà cité.
au-dessous de lui, était un sous-préfet plus particulièrement chargé du maintien de la discipline l.
Qu’on se reporte à l’administration des collèges de l’Université, troublés sans cesse par les démêlés du Principal avec les boursiers, par ces débats si funestes aux études, et l’on comprend que, jusqu’à Rollin, les collèges des Jésuites aient eu de préférence les sympathies des familles. Ge qui séduisait aussi les parents, c’était une discipline plus douce, appliquée avec des ménagements infinis; on ne pouvait songer sans frayeur à l’austérité de certains établissements universitaires, à ces légendes qui couraient sur le collège de Montaigu, véritable pénitencier des écoles, où les boursiers vêtus d’une cape grossière de bois tanné, vivaient de pain et de fèves, et où les coups n’étaient pas épargnés 2.
Chez les Jésuites, les châtiments corporels n’étaient pas complètement abolis : le gouvernement par le fouet était alors tellement inséparable de l’idée de discipline qu’on n’eût osé le proscrire ; cependant la douceur et la persuasion étaient prescrites avant tout; l’obéissance complète et absolue était exigée des élèves, mais c’est par un abandon volontaire d’eux-mêmes plutôt que par la crainte des punitions, qu’on cherchait à les plier au joug de l’autorité : on devait faire usage des conversations particulières,
1. Emond, Histoire du collège Louis-le-Grand, (Paris, Durand 1845).
2. Voir sur tous ces détails un chapitre intéressant de l’ouvrage de M. Théry, De l'Éducation en France, t. II.
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des exhortations, des bonnes paroles, pour contenir les indociles ou ramener les égarés. Enfin la règle j est toujours et partout d’agir avec des moyens divers pour la plus grande gloire de Dieu. Même en dehors du collège, les élèves n'échappaient pas à cette discipline pressante qui les surveillait jusque dans les rues1 : aussi les voyait-on, quand ils allaient aux . cours publics, passer en ordre et les yeux modestement baissés; s’ils rencontraient des élèves de l’Université, ils ne devaient engager avec eux la conversation que sur l’étude des. lettres et sur les j progrès dans la piété. Au fond, cette prévoyance I attentive et inquiète, qui bridait la volonté de l'élève j et l’enlevait, pour ainsi dire, à lui-même, au profit du maître, était infiniment plus compressive que les rigueurs de l’Université.
Les écoliers, la pensée toujours élevée vers Dieu, doivent cependant s'interdire toute dévotion exces-' ! sive; du reste, l’esprit qui préside à l'enseignement lui-même peut suffire à la piété la plus fervente.
Chez les Jésuites, dit un auteur protestant 2, « tout le système des études libérales, sur quelque érudition
1. « La clôture des collèges de rüniversité était imparfaite : de hautes murailles s’élevèrent autour de ceux des Jésuites ; les grilles retentirent tristement sur leurs gonds à l’entrée des élèves;? plus de précepteurs complaisants, de domestiques intéressés à la corruption de leurs jeunes maîtres, d’escapades dans lesquelles les pères se retrouvaient avec ravissement. Personne n’eut désormais le privilège de se soustraire au joug de l’étude, de la règle et de l’obéissance. » Ch. Lenormant, Essais sur l'Instr. publique p. lJ6.